Niska

Les premières oies apparaissent, beaucoup trop haut dans le ciel pour la portée de nos armes, mais à cette seule vue mon pouls s’accélère. Le vol suivant est plus bas, et lorsque Moshum* en repère un assez près, il met ses mains en cornet et crie comme une oie. Awk, Awk, Awk.
Moshum appelle les oies. Elles s’approchent, et dès qu’elles aperçoivent les leurres, elles déploient leurs ailes pour se poser, les pattes tendues sous le ventre. Le temps paraît suspendu au point que, je le jure, je vois les les yeux noirs de mon oie. Moshum s’est tu. Il est accroupi derrière moi. Je me lève, la tête qui dépasse à peine de l’abri, le fusil épaulé, tenu par mon grand-père. Après avoir poussé le cran de sûreté, il me dit d’attendre son ordre pour presser la détente.
Mon oie plane droit sur moi. Mon cœur cogne si fort dans ma poitrine que je crains que l’oie l’entende. Moshum m’aide à tenir le fusil. Je ne crois pas avoir envie de la tuer. elle est belle.
« Maintenant », dit-il. Mon doigt se crispe. Le fusil tonne et je ressens un choc douloureux à l’épaule. Le monde devient presque silencieux. Je ne perçois qu’un léger bourdonnement dans les oreilles. L’oie tombe au ralenti. Elle heurte l’eau dans un éclaboussement à quelques pas de moi. Je veux que le temps reprenne son cours normal. Par la suite, le temps, mon univers, ne m’ont plus semblé pareils.
Moshum et moi sortons de l’affût pour aller chercher l’oiseau. Ta voix assourdie, mon oncle, me parvient: « un beau coup ».
A mon étonnement, l’oie bat maladroitement d’une aile et, les yeux fixés devant elle, elle nous attend. J’étais pourtant sûre de l’avoir tuée. On pourra peut-être la soigner. Je n’arrive pas à détacher mon regard d’elle.
Moshum se penche, l’empoigne par le cou, murmure quelque chose, puis il s’agenouille sur elle jusqu’à ce qu’elle ne bouge plus. Devant le côté définitif de ce geste, ma gorge se serre. A partir de cet instant, la lumière devient un tout petit peu plus intense.
Je sais que tu regardes pendant que Moshum  caresse l’oiseau comme s’il s’agissait d’un animal familier. Il lui parle à voix basse, puis il tire quelques brins de tabac de sa poche pour les placer dans le bec de l’oie. Il arrache une grande plume de la queue et ma la pique dans les cheveux.
« Tiens, petite Niska**, me dit-il en anglais avec un sourire… »

 

Joseph Boyden
Les saisons de la solitude
2008. Ed Albin Michel

*Moshum = »Grand-Père », langue des indiens Cree. Canada
** Niska = « Petite Oie »

cree3

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