Courtes habitudes

J’aime les courtes habitudes et je les tiens pour des moyens inappréciables d’apprendre à connaître beaucoup de choses et des conditions variées, pour voir jusqu’au fond de leur douceur et de leur amertume ; ma nature est entièrement organisée pour les courtes habitudes, même dans les besoins de sa santé physique, et, en général, aussi loin que je puis voir : du plus bas au plus haut. Toujours je m’imagine que telle chose me satisfera d’une façon durable — la courte habitude, elle aussi, a cette foi de la passion, cette foi en l’éternité — je crois être enviable de l’avoir trouvée et reconnue : — et maintenant je m’en nourris ; le soir comme le matin, un doux contentement m’entoure et me pénètre, en sorte que je n’ai pas envie d’autre chose, sans avoir besoin de comparer, de mépriser ou de haïr. Et un jour c’en est fait, la courte habitude a eu son temps : la bonne cause prend congé de moi, non pas comme quelque chose qui m’inspire maintenant du dégoût — mais paisiblement, rassasiée de moi, comme moi d’elle, et comme si nous devions être reconnaissants l’un à l’autre, nous serrant ainsi la main en guise d’adieu. Et déjà quelque chose de nouveau attend à la porte, comme aussi ma foi — l’indestructible folle, l’indestructible sagesse ! — la croyance que cette chose nouvelle sera la chose juste, définitivement juste. Pour moi, il en est ainsi des repas, des pensées, des hommes, des villes, des poèmes, de la musique, des doctrines, des programmes du jour, des manières de vivre. – En revanche, je hais les habitudes durables, et je sens comme l’approche d’un tyran et comme…

Paolo Cognetti

Entretien La Croix, Samedi 08 mai 2021. Extrait Vous parlez dans vos livres de l’amitié comme expérience « de la verticalité ». Qu’est-ce que vous voulez dire ? L’amitié peut devenir une expérience intense, ultime et profonde. Je connais ça avec mon ami Gabriele. La verticalité des relations, c’est ce qui nous ramène à la profondeur de notre…

L’état poétique

L’état poétique est une manière de vivre que certains êtres humains pratiquent spontanément. Mais il peut se conscientiser tel un art de vivre et devenir un mode de connaissance du « réel » et du monde : il suscite alors, vis-à-vis de toutes choses, l’esprit de création. La sublimation poétique est l’élévation à un autre…

Un dimanche après-midi sans fin

Les instants se suivent les uns les autres, rien ne leur prête l’illusion d’un contenu, ou l’apparence d’une signification; ils se déroulent ; leur cours n’est pas le nôtre ; nous en contemplons l’écoulement, prisonniers d’une perception stupide. Le vide du cœur devant le vide du temps, deux miroirs reflétant face à face leur absence,…

du ciel vers la mer

Je comprends ici ce qu’on appelle gloire Le droit d’aimer sans mesureIl n’y a qu’un seul amour en ce monde :Étreindre un corps de femmeC’est aussi retenir contre soi cette joie étrangeQui descends du ciel vers la mer Albert CamusNoces à Tipisa. 1939Gallimard.

Avec la langue

Le langage est une peau : je frotte mon langage contre l’autre. C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots. Mon langage tremble de désir. L’émoi vient d’un double contact : d’une part, toute une activité de discours vient relever discrètement, indirectement, un signifié unique,…

Le vaisseau fantôme

ERRANCE. Bien que tout amour soit vécu comme unique et que le sujet repousse l’idée de le répéter plus tard ailleurs, il surprend parfois en lui une sorte de diffusion du désir amoureux ; il comprend alors qu’il est voué à errer jusqu’à la mort, d’amour en amour.  1. Comment finit un amour ? –…

Ci-gît l’amer

L’homme du ressentiment le vit comme une juste colère, indissociable d’une indignation, la simple traduction d’un mal-être dont il est la victime. Pour certains, celui-ci s’apparente à l’authenticité. Les hommes du ressentiment se présentent d’ailleurs comme issus du peuple, le vrai. Ce souci de l’authenticité est symptomatique. Ils sont persuadés d’être dans le bon droit,…

Harmut Rosa

«Nous sommes devant une occasion rare de décélérer» Pour le sociologue et philosophe allemand, la brèche ouverte par le coronavirus, après des siècles d’accélération de nos vies et des décennies de sentiment d’impuissance politique, peut laisser espérer une véritable bifurcation.Le sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa enseigne à l’université Friedrich Schiller de Iéna. Il s’est…