La Crypte. Trois heures du mat’, dix pieds sous terre. La ville pèse sur nous de tout son poids. Ça pue la sueur, le plomb et l’air vicié (…)
Les corps ondoient comme des algues. Synthétisant l’air et les basses. (…)
Et Lego, au milieu de la piste, se dédiant du mieux qu’il peut au two-step avec sa jambe artificielle. Il skanke dur, sa canne projetée comme une lance, hurlant « A bas Babylone ! ». (…)
C’est l »heure du lovers rock.Nos corps sont des embarcations qui tanguent à travers chaleur et fumée, sous la pression des aigus et des graves. J’oscille dans le centre bouillonnant, loin des murs où les hommes bougent mus pour une muette urgence biologique, s’appuyant sur les femmes pour retrouver l’équilibre.
Le MC crie dans le micro, sa voix dans les ténèbres, hurlant par dessus les vagues sonores. Derrière les platines, c’est là que j’ai toujours voulu être. Pour modifier la trajectoire du son. Je prendrais un bon vieux dub-pays, genre mélopée des anciens qui content les aventures des divinités de nos empereurs.
Je t’enverrais ça dans la stratosphère.
Quelqu’un me prend la main. Me fait doucement pivoter vers lui.
J’essuie la sueur sur mes paupières, lève les yeux. Les faibles lueurs des platines s’allument par intervalles et je distingue un visage qui semble un sourire posé sur un roc. Il me regarde comme s’il me connaissait depuis toujours, des volutes de fumée bleutée enroulées au-dessus de sa tête.
Il approche sa bouche de mon oreille, me dit qu’il s’appelle Moose.
« On danse ? » ajoute-t’il.
Je distingue un nez court et large, des lèvres épaisses qu’il presse comme s’il mâchait ses pensées. Yeah ! C’est l’un de ces hommes dont la beauté te renvoie dans le passé.
« Je m’appelle Yamaye », dis-je en hochant la tête.
Il place une hanche près de mon bassin. Ses mains sur mes épaules, l’entrejambe à une distance courtoise de mon bas-ventre. Riffs de guitare électrique. Gémissements du chanteur. Nous dansons, tub-a-dub-squat, sa joue effleure la mienne. Son cou exhale des bouffées de vanille, de fèves de coco et d’aiguilles de pin. Je frissonne tandis que nous tanguons sous le plafond passé à la chaux.
Plaquée contre lui, je sens les chants anciens vibrer sous mes côtes : tambu, Sa Leone, jawbone. Le gars est différent. L’électricité qui me parcourt me dit que mon destin va se charger sur le sien
Jacqueline Crooks
Fire Rush
Ed Denoël. 2023









