Plus de vingt ans ont passé depuis que le ventilateur
japonais Sanyo est arrivé chez nous
Une tante paternelle s’en était servie une dizaine d’années avant de nous le léguer lorsqu’elle a émigré aux états unis
Chaque fois que je sors ce truc, quand vient l’été
je crois voir Jin-hee, la chienne de ma belle-famille,
à Sokcho
Elle avait bien vécu presque vingt ans en faisant
des petits sans peine
et son cœur était plus grand que celui de la plupart
des humains
Je me souviens de son regard impassible et profond
Ce truc-là n,’a pas pu faire de petits comme Jin-hee,
mais il va sans doute lui aussi bientôt finir sa vie
Sa face en fil de fer, telle la providence du temps et
de l’existence
nous laisse entrevoir l’abîme d’une vie
Si l’on appuie brutalement sur le bouton numéro un
ce truc pousse un grognement de douleur, au lieu
de tourner tout de suite
Il parle ainsi pour qu’on le traite avec douceur
Lorsqu’on tire le bouton sur sa nuque, son cou devrait
pivoter
mais il émet des craquements, comme ma nuque et
mon épaule atteintes d’arthrose
et il est tout de traviole comme s’il souffrait d’une hernie
discale
Ou encore il n’en fait qu’à sa tête, tantôt tournant, tantôt
s’arrêtant
Quelquefois, comme dans le théâtre de masques chinois,
il fait sursauter la famille
en retirant d’un coup la toile métallique qui cache sa face
Arrivé à ce stade, même s’il est un objet sans vie,
me devrais-je pas lui donner un nom ?
Eom Won-tae
Dans une région obscure
Pour mon vieux ventilateur
(Corée du Sud)
Editions Bruno Doucey. 2023









