Nous partirions un jour d’hiver,
-Les remorqueurs corneraient en passant,
la pluie arroserait les eaux sales,
les grues s’inclineraient sur les docks.
Les contrées étrangères bous accueilleraient,
jusqu’aux plus reculées,
et moi, courtoisement je vous présenterais à elles
comme à d’anciennes chères connaissances.
Le soir sur le pont, prenant le quart ensemble,
nous nous dirions des histoires insolites
au sujet des étoiles et puis aussi des vagues,
du temps qu’il fait, des calmes plats et des routes.
Lorsqu’on brouillard épais nous envelopperait,
nous tendrions l’oreille à la corne des phares,
aux bateaux invisibles dont on brosse le pont
et qui sifflent en passant.
Nous irions loin, très loin,
et le soleil nous trouverait seuls au monde;
vous, vous fumeriez des Camel,
moi, je boirais du whisky dans un coin.
Aux Annam, une vieille tatoueuse
-dans un café beuglard-
graverait pour moi un cœur sanglant
et pour vous, sur le torse, un crâne nu
Un soir au Burma, ou à Batavia,
dans les yeux d’une Indienne qui danserait
nue entre dix-sept poignards,
vous verriez -peut-être- votre Greta revenir.
César, fonds profonds et vagues redoutables
ne seraient-ils pas plus poétiques, us admirables
qu’une mort en chambre
ou qu’un tombeau terreux ?
Grands paroles poétiques, inaccomplies,
paroles vides et ordinaires, « cendre et poussière »,
qui certainement vous navreront lorsque vous les lirez,
hochant la tête et vous moquant.
…
Nikos Kavvadias
(Grèce)
Courants noirs
Lettre au poète Cesar Emmanuel
Ed Signes et balises.2022









