Trois jours

Jour 1

7h15: Je me réveille à cette heure qui ne devrait pas exister.
Matin d’hiver derrière la fenêtre, la lenteur du corps accroché aux draps.
Je pense: rester ici et comme ça toute la vie.

La douche en cascade ou caresse pour réveiller le corps.
Je ferme les yeux pour croire que je nage à la verticale.
Je pense: rester ici et comme ça toute la vie.

Un brouillard m’entoure, efface mon reflet du miroir.
Fantôme de salle de bains, je cherche mon visage.
Je pense: sublimation en une condensation solide de mon corps.

Et toujours la même histoire, je n’ai rien à me mettre.
Ce pantalon trop petit ou cette jupe trop courte, ce pull élimé, ce T-shirt délavé.
Je pense: Je suis née nue.

Le ventre qui se réveille, soudain et à contre-temps.
Gargouillis de la faim en échos impatients.
Je pense: machinerie mécanique du corps humain.

Le thé qui réconforte la cruauté de l’aube.
La bouche qui se demande à quand le premier mot.
Je pense: La maxime inscrite sur le sachet est une injonction au monde pacifique, au monde sain, au monde débordant de pleine conscience et de bonheur.

Partir, il faut partir, rejoindre le mouvement de la ville.
L’horloge se moque de mon retard, les clés sont introuvables.
Je pense: quelle histoire je me crie à moi-même avec ce trousseau.

Dehors tout est gris, ciel, trottoirs et pigeons. Moral aussi.
Les passants regardent leurs téléphones ou leurs chaussures.
Je pense: quelle histoire leur crier, nous crier pour nous retrouver.

Le métro comme une boîte de sardines. Immobiles poissons.
Mes doigts caressent les pages du livre dans ma poche. Illisible poésie.
Je pense: quelle histoire, quelle voix, quelle langue, quel souffle pour dire.

Bonjour, bonjour, bonjour, bonjour, autant de bonjour que de collègues.
Ne pas demander « Comment ça va ? » au risque de recevoir une réponse.
Je pense: voix, langue, souffle pour quelle parole.

Mes doigts sur le clavier, huit heures de tacatac. L’écran comme horizon.
Et la nuit qui m’attend en fin de journée comme si le jour n’existait plus.
Je pense: le silence du repos.

Le froid du vent embrasse ma nuque, je remonte mon col.
Il y a comme un silence de neige. La foule disparait au fil des réverbères.
Je pense: la calme tranquillité.

Revenir à la chaleur du nid, retrouver les livres, la quiétude du salon.
Le ronron du frigo qui se plaint du vide, mon estomac de concert doucement lui répond.
Je pense: dialogue trivial

La nuit avale la ville, m’engloutit avec elle.
Un plateau-télé contre la mélancolie d’une journée qui s’achève.
Je pense: comment m’aimer ?

La fatigue qui clôt le quotidien, tire le rideau et m’attire dans les draps.
Mon lit comme ultime refuge. Dehors quelques flocons dansent dans le vent.
Je pense: rester ici et comme ça toute la vie

Et je m’endors
Je pense: de sang, de boue et de tourmente.

Jour 2

7h10: Je me réveille, il reste cinq minutes avant que ça ne sonne.
Matin d’hiver, la fenêtre embué, le corps endolori qui doucement se dérouille.
Je pense: la spirale de la colonne vertébrale.

L’eau chaude tarde à arriver. Dilatation de la tuyauterie qui claque et pétarade.
Perruque de mousse sur la tête, je suis punk ou Marie-Antoinette.
Je pense: l’eau, vernis protecteur de la peau

La radio grésille, annonce que tout va mal dans le monde, excepté le sport.
Je dessine une fleur à l’index sur le miroir embué. Mon visage fleurit.
Je pense: le moineau reconnait-il la fenêtre.

Envie d’être jolie, de faire l’effort du style.
Cette robe en laine, cette veste colorée, ce foulaud joyeux, choisir.
Je pense: armure ou invitation

Le ventre qui se rappelle à moi, hé, ho !
Gargouillis de la faim comme un chat impatient.
Je pense: combien de petits déjeunes avalés depuis ma naissance.

Le thé qui réconforte, réchauffe l’intérieur, s’écoule en elixir.
Je parle toute seule pour vérifier ma voix.
Je oense: le manque du silence de l’autre qui écoute.

Il est l’heure de partir, se moquer de l’horloge et des clés qui me narguent.
Rejoindre les humains dans la foule anonyme.
Je pense: je les vois, chacun, chacune, me voient-ils ?

Dehors le ciel est bleu malgré le froid. Le soleil caresse mon visage.
Les passants regardent un peu moins leurs téléphones.
Je pense: Comment voient-ils, comment perçoivent-ils.

Le métro preque vide. C’est Vendredi, les gens restent à la maison.
Je m’asseois avec un livre. La poésie au rythme des stations.
Je lis: « un soupir, un regard, un mot de votre bouche »

Bonjour, comment ça va ? Plutôt bien ce matin.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
Je pense: Tempérer optimisme et pessimisme, prendre de la distance avec les événements d’un jour donné. Proverbe à la con.

Mes doigts sur le clavier, tacatac. Pause-café, tacatac.
Je détache mes yeux du bleu de l’écran pour regarder les variations du ciel.
Je pense: le mouvement, le chaos.

Journée terminée. Le froid roisit mes joues, mes yeux brillent d’émoi.
Il y a comme un parfum d’enfance aux vitrines de Noël.
Je pense: calendrier du capitalisme.

J’achète des marrons chauds, mes doigts souillés de noir.
L’âge tendre est de retour.
Une tasse de chocolat chaud comme unique dîner.
Je pense: douceur, baume et onguent.

La nuit recouvre la ville, je vois quelques étoiles.
Le ciel est dégagé, jamais tout à fait noir.
Je pense: dans l’autre hémisphère, que se passe t-il ? et chez les habitants de l’immeuble ?

Je baille, tire les rideaux et me couche sous les draps.
Mon lit comme ultime cabane. Dehors un chien aboie et puis se tait.
Je pense: rester ici et comme ça toute la vie.

Et je m’endors.
Je rêve: boue, sang et tourmente

Jour 3

9h17: Samedi, je dors jusqu’au bout de mon sommeil.
Matin d’hiver, rien ne m’oblige à me lever. Lire au lit jusqu’au réveil du ventre.
Je pense: tu n’es pas là.

Gargouillis de la faim interrompent la lecture.
Aujourd’hui, je peux déjeuner au lit, bed and breakfast.
Je pense: tu n’es pas là

Le thé qui réveille, vapeur d’herbes matinales, profite de la lenteur du temps.
Je chante quelques notes pour vérifier ma voix. Chante encore et encore une fois.
Je pense: tu n’es pas là

La douche pour effacer les dernières traces de nuit.
Je contemple longuement le reflet de ma nudité avant de plonger dans l’eau.
Je pense: tu n’es pas là

La radio chante elle aussi. Les nouvelles d’hier ont pris un autre ton.
Mon visage aussi. Point de cernes ce matin, je suis comme étrangère.
Je pense: j’existe bien que tu ne me regardes plus.

Dehors le ciel est mitigé. J’aimerais que la neige tombe, que tout soit blanc.
Pour rester à l’intérieur à regarder le monde derrière la fenêtre.
Je pense: regarder est-ce accepter ?

Quelques notes de musique. Sonnerie du téléphone.
Bonjour, comment vas-tu ? Tu fais quoi aujourd’hui ?
Je pense: chaleur du lien

Je ne voulais rien faire, attendre que le jour passe. Glander.
Mais l’amitié m’appelle, voudrait faire le marché, aller au dehors.
Je pense: entretenir le lien

Et tout passe très vite.
On court, on rit, on boit, on mange et on s’abrite du froid.
Je pense: partager le lien.

La nuit voile le jour mais nous nous en foutons.
les lumières de la ville brillent de mille éclats.
Je pense: ça existe

On rentre en titubant, le vin dans ma tête tourne.
Ma voix comme éraillée d’avoir tant échangé.
Je dis: revoyons-nous très vite !

Et je m’endors
Je rêve: tu es là

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