Blanc

Le dix-septième jour

De Montgenèvre à Rochemolles par le col des Trois Frères et un autre col, 10 kilomètres et 800 mètres de montée.

Au col, nous nous retournions. La trace à peine sombre rayait le vallon et devenait le zigzag d’une ligne brisée quand se raidissait la pente. Nous avions laissé un trait dans le Blanc: des écritures dans la montagne. Dans quelques jours tout serait recouvert comme si personne n’était passé. De lui-même, le Blanc se régénérerait.
De Montgenèvre où nous avions cantonné, rissolé dans un bain et dormi dans un lit, nous montâmes vers le col des Trois Frères. Du Lac était à la trace dans le vallon large. Il faisait chaud, la neige collait, on louvoyait à l’ombre des mélèzes. Après le col, on gagna un sous-bois pour remonter au col des Acles. Quelques jours auparavant, je me désolais des plaques de glace rabotées par le vent.
L’alpiniste est un homme en fuite. Il brûle pour le sommet. Aussitôt parvenu il se jette dans la descente. En bas, il rêve de remonter. Il veut la neige dure quand elle flasque, il appelle le soleil quand la couche est gelée. Il avance, insatisfait, cherchant plus loin ce qu’il n’obtient jamais. C’est un être inquiet, en quête perpétuelle, un semblable, un frère banal.
Plus tard, à Paris, dans les Pensées de Pascal je trouvai ces phrases sur notre misère éternelle. Elles me rappelèrent la journée de Montgenèvre. Après tout, Pascal avait randonné lui aussi sur les Puys d’Auvergne avec ses appareils de mesure. Pascal, alpiniste !
« Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés d’un bout vers l’autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher; rien ne s’arrête pour nous.(…) Nous brûlons du désir de trouver une assiette ferme, (…) mais tout notre fondement craque et la terre s’ouvre jusqu’aux abîmes. »
Le jansénisme nous l’apprenait: vivre c’est chercher « l’assiette ferme ». Faire la trace, en somme.

Sylvain Tesson
Blanc
Gallimard. 2022

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