VERTIGO Final 3

Peut-être que désormais le désespoir était-il la chose qui comptait vraiment.Dans ce cas, les épreuves matérielles que le maître m’avaient imposées n’étaient qu’en leurre, une diversion destinée à me faire imaginer que j’arrivais à quelque chose  – alors qu’en réalité je n’était arrivé nulle part avant de me retrouver couché à plat ventre sur le sol de la cuisine. Et si le processus ne comportait aucun degré ? Si tout se réduisait à un instant -un saut- l’éclaire d’une métamorphose ? Maître Yehudi avait été formé à la vieille école, et c’était un magicien pour ce qui concerne sa capacité à me faire avaler ses tours de passe-passe et ses grands discours. Mais…si la voie n’était pas la seule voie ? S’il existait une méthode plis simple, plus directe, un cheminement qui naîtrait à, l’intérieur et dépasserait le corps de très loin ?

En mon for intérieur, je ne crois pas qu’un talent particulier soit nécessaire pour décoller du sol et flotter en l’air. Nous avons tous ça en nous -hommes- femmes, enfants- et moyennant assez d’efforts et de concentration, tout être humain est capable de répéter les exploits que j’ai accompli quand j’était Walt Le Prodige. Il faut apprendre à ne plus être soi-même. C’est là que tout commence, et le reste en découle. Il faut se laisser évaporer. Laisser ses muscles devenir inertes, jusqu’à que l’on sente son âme s’écouler hors de soi, et puis fermer les yeux. C’est comme ça qu’on fait. Le vide à l’intérieur du corps devient plus léger que l’air alentour. Petit à petit, on finit par peser moins que rien. On ferme les yeux ; on écarte les bras ; on se laisse évaporer. Et alors, petit à petit, on s’élève.
Comme ça

(1992-1993. Brooklyn/ NYC/USA)

Paul Auster
Mr Vertigo
Actes Sud – Babel. 1994

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