Ce qui est important, c’est tout à coup la violence des alarmes et des sirènes et des cris au-dehors, des voix que Guillermo ne comprend pas. Il rit encore d’un rire mécanique dont il laisse courir les soubresauts sur ses lèvres tandis que Yuko pourrait comprendre, elle, si elle entendait les voix, les cris des pompiers, des haut-parleurs, si l’alcool ne la ravageait pas – toutes ses nuits en elle qui remontent, qu’elle va dégueuler à peine elle aura ouvert la porte et se sera trouvée dans cette ruelle méconnaissable déjà – mais ce n’est rien par rapport à ce qui va venir. Rien par rapport à ce que les haut-parleurs et les pompiers annoncent et qu’on entend pas à cause des milliers d’oiseaux qui se lancent dans le ciel comme des balles jetées, des projectiles balancés dans tous les sens, les oiseaux criants, suraigus, à tue tête au dessus des cris d’humains et les alarmes et les froissements d’ailes, les bris de verre des vitrines et les sirènes des magasins, des voitures, les rues défroncées, les rues ouvertes, le bitume crevé – cassé, déchiré, des maisons écroulées. Yuko. Yuko veut regarder ce qui se passe, si sa maison tient le coup. Elle voudrait mais elle reste courbée, cassée à angle droit, se retenant d’une main contre le mur de sa maison, les jambes molles, flageolantes sous son poids et son souffle haletant, comme cassé lui aussi, elle n’en finit plus de vomir un liquide jaunâtre parsemé de boulettes de crackers. Une odeur de Mezcal et de thé lui brûle la gorge et le nez – elle vomit par le nez, ça lui déchire le ventre et l’œsophage, Guillermo voudrait l’aider, mais il ne peut pas. Il est happé par ce qui se passe autour d’eux – les dégâts dans la maison, le terrarium qui a bougé d’au moins trois mètres et s’est élancé au milieu de la pièce. Et les chaises renversées. Et le reste. Tout le reste. Le reste qu’il ne voit même pas à cause de la violence du bruit autour d’eux – voilà, c’est là que tout va se jouer pour eux. Là que tout va se décider. Ils pourraient encore s’enfouir. Ils pourraient peut-être, puis très vite ils ne peuvent plus. De partout on crie. L’alerte est partout, sirènes, alarmes, les voix, les cris, les regards et la terreur et l’incrédulité – mais pour lui, le vacillement de l’alcool, l’alcool vacille en lui, Guillermo vacille en Guillermo et il va marcher sur la plage parce qu’il entend des voix et qui viennent de là-bas, qu’on vient de là-bas, Yuko le regarde partir et lui dit en japonais – elle ne crie pas, c’est seulement dit entre les lèvres, comme un murmure, une voix étouffée, douce, désolée déjà, avec ses mots qui sont ceux de sa langue et de son désespoir, il ne faut pas aller là-bas. Il ne faut pas. La vague, une première, d’une vingtaine de centimètres. La vague, une seconde, de près e trois mètres. Elle sait qu’une vague va arriver. Il ne faut pas aller là-bas. Il faut partir d’ici. Tout abandonner. Courir. Une autre vague . Puis une autre encore. Elle se dit qu’une digue de dix mètres ça serait suffisant. C’est toujours suffisant, ça a toujours suffi, mais il ne faut pas avancer par là. Elle le sait, elle regarde Guillermo partir vers le bruit. Un bruit furieux. Une odeur de boue. De terre retournée. Des canalisations qui ont cédé, l’odeur de poissons morts. Et sans réfléchir elle décide de rentrer et passe son blouson parce qu’elle est traversée par un froid si terrible, comme si des pierres lui écorchaient la peau – et puis le vacarme effrayant va venir, des explosions de verre, des maisons qui s’arrachent du sol, des poteaux, des fils, des cris ; sa porte à elle soudain qui claque, elle ne saura jamais comment la vague a emporté sa maison ni comment l’eau s’est engouffrée. Est-ce que Yuko va crier ? Est-ce qu’elle va pleurer et croire sa dernière heure venue ? Oui, comme des milliers de gens pour qui ce sera vrai. Des milliers de gens vont mourir ici. Certains auront le temps de fuir – mais beaucoup auront juste le temps de croire que ce n’est pas si grave, il y a déjà eu tant d’alarmes alors une de p, qu’est-ce que ? Mais ce n’est pas une de plus. Le temps de voir la vague et ce sera pour eux le temps de mourir. Le temps de la fin pour Guillermo. Le temps de voir la vague non comme une vague mais comme un ventre gonflant la ligne d’horizon et d’est déjà trop tard, elle sera sur eux et les aura brisés, les os, les visages, tout dans son immense foulée elle les aura déjà broyés. Yuko va croire que pour elle ce sera pareil, comme quelques autres qui survivront presque rien, parce que le hasard aura placé une hauteur, une corniche, un toit, un hasard à portée de main – parce que leur maison aura été projetée vers le haut et aura eu la chance d’y rester, simplement parce que la vie aime les jeux de dés elle fera danser la vie et la mort pour les voir jouer, s’échanger, se risquer à n’importe quoi et n’importe quoi décidera que Yuko survivra. Elle survivra. Elle ne sait pas encore comment. Elle ne comprendra jamais comment. Elle ne sait pas encore qu’elle va être projetée tout en haut, dans un angle improbable, bloquée entre deux poutres, deux plans inclinés à quelques centimètres du plafond où elle va rester suspendue au-dessus du gouffre, accrochée comme une pendue qui ne meurt pas, qui s’obstine à vivre, qui tient sans savoir pourquoi, sans savoir comment. Et elle restera longtemps le visage dans d’air, aveuglée par la peur, une terreur aveuglante, suffocante, la peau dévorée par le froid et l’eau sa, qu’elle avalera, recrachera avec la boue, les débris. Mais la maison va tenir et ne pas se disloquer comme elle aurait pu, comme elle aurait dû lorsqu’elle sera arrachée du sol. Mais elle aura roulé sur d’autres maisons, elle sera portée par d’autres maisons, moins chanceuses. L’eau va étriller, écraser, déporter. L’eau va tout envahir. Se répandre sa marée noire de boue. L’eau et la vitesse, la vitesse de l’eau pour tout engloutir. L’eau se renforçant des obstacles. Se rengorgeant de la ré. L’eau qui monte. Qui avale et prend tout.’eau qui s’étale et stagne avant amorcer son reflux. Son odeur âcre de mort et de pourriture. Un reflux, violent, comme une aspiration énorme. Mais l’eau mettra du temps à repartir parce qu’elle sera retenue par la digue – le barrage l’empêchera de refluer, la freinera, la tiendra comme dans un piège, un goulet d’étranglement, impossible pour l’eau de faire demi-tour ou alors lentement, trop lentement.
Et l’eau finira par perdre une partie qu’elle aura arraché à la terre. Enfin l’eau se retirera. Enfin elle désertera le terrain conquis. Elle l’abandonnera et retournera vers l’océan en passant par tous les vides, tous les trous – les fentes, les fissures, les failles infinies seront pour elle des issues qu’elle prendra, fouillera, écartera en gardant dans l’épaisseur de ses plis et ses filets de boue des corps enchevêtrés aux morceaux de carlingues, de bâtiments, d’entrepôts; et c’est toute l’histoire du village fracassé -des débris de chairs et de fer, des bateaux déchiquetés et des voitures, des mémoires et des familles entières, des lambeaux d’histoire et de corps qu’elle va traîner dans son repli, comme les miettes d’un festin amer et monstrueux.
Laurent Mauvignier
Autour du monde
Les éditions de Minuit. 2014









