Un pied sur le câble – le plus sûr des deux. La pointe, la plante, puis le talon. Le gros et le second orteil enserrent l’acier. Les chaussons sont fins, la semelle en cuir de buffle.Il s’arrête un instant, redresse le fil par la force du regard. Manoeuvre le balancier en alu, qui roule, tout frais, entre ses paumes. Vingt-cinq kilos, le poids d’une femme coupée en deux. L’empreinte sur la peau, féminine comme de l’eau.Pour l’empêcher de glisser, il a gainé le milieu de caoutchouc. Un geste des doigts à gauche, le mollet droit se contracte. Le petit doigt influe sur la forme de l’épaule. Le pouce maintient la barre en place. Une légère impulsion à droite, et aussitôt un contrepoids à gauche. Le jeu de balancier invisible à l’oeil nu. La fatigue disparaît, la mémoire s’ouvre et revêt des muscles exercés de longue date. Elle n’a plus qu’à conduire ses mains et, ça y est, il se lance.
L’espace d’un instant, presque rien ne se passe. Il n’est même plus là. Chuter ne lui effleure pas l’esprit. C’est un flottement. Il pourrait aussi bien se trouver dans le pré. Le corps se relâche, épouse la forme du vent. L’épaule guide la jambe, la gorge apaise le talon, irrigue les ligaments de la cheville. Un coup de langue sur les dents et la cuisse se détend. La fraternité du coude et du genou. La hanche s’aligne quand le menton se redresse. Au milieu rien ne bouge. L’estomac est un bol plein d’eau – s’il glisse, le bol se rétablit tout seul. La voûte plantaire cherche et trouve la courbure du fil. Un deuxième pas, un troisième une mécanique synchrone. Les cavalettis sont déjà loin derrière.
Il est en deux secondes l’essence du mouvement, il peut faire ce qu’il veut. Dehors, dedans son corps,dans le bonheur d’appartenir à l’air, sans passé, sans avenir – et les caprices jaillissent sur le fil. Il transporte sa vie d’une extrémité à l’autre. Bientôt il n’aura plus conscience de respirer, et il le sait.
La beauté pour motivation. Le ravissement ultime d’une marche. Tout récrire depuis là-haut. D’autres possibles à forme humaine. Par-delà les lois de l’équilibre.
Être un instant sans corps et venir à la vie.
Colum McCann
Et que le vaste monde poursuive sa course folle
Belfond. 2009









