bord du monde

Je voudrais que toi, tu te souviennes de moi, dit Mlle Saeki, et elle m’a regarde dans les yeux. Si tu te souviens de moi, cela m’est égal que tous les autres m’oublient.

Le temps pèse sur toi comme un vieux rêve au sens multiple. Tu continues à avancer pour traverser ce temps. Mais tu auras beau aller jusqu’au bout du monde, tu ne lui échapperas pas. Pourtant, même ainsi, il te faudra aller jusqu’au bord du monde. Parce qu’il est parfois impossible de faire autrement.

Une fois passé Nagoya, il se met à pleuvoir. Je regarde les lignes que les gouttes d’eau forment sur les vitres sombres. Quand j’ai quitté Tokyo, il pleuvait aussi, je crois. Je repense à tous les endroits que j’ai vu sous la pluie. La pluie dans la forêt, la pluie sur la mer, sur l’autoroute, sur la bibliothèque, sur le bord du monde.
Je ferme les yeux et me laisse complètement aller. Je relâche mes muscles crispés. J’écoute le grondement régulier du train. Alors, sans que rien ne l’ait laissé prévoir, je me mets à pleurer. Je sens les larmes tièdes couler le long de mes joues. Elles débordent de mes yeux, roulent jusqu’à ma bouche, s’y arrêtent, puis sèchent sans hâte. Cela m’est égal. Je n’ai pas l’impression que ce sont mes larmes, il me semble qu’elles font partie de la pluie qui frappe sur les vitres.

Ai-je agi comme il fallait ?
-Tu as agi comme il fallait, dit le garçon nommé Corbeau. Tu as fait ce qui était juste. Personne n’aurait pu agir aussi bien que toi. Tu es le garçon de quinze ans le plus courageux du monde réel, tu le sais.
-Mais je ne sais toujours pas ce que cela signifie vivre, dis-je.
-Regarde le tableau, déclare-t-il. Et écoute le vent.
Je hoche la tête.
-Tu en es capable.
Je hoche à nouveau la tête.
Tu devrais dormir un peu, dit le garçon nommé Corbeau. Quand tu te réveilleras, tu feras partie d’un monde nouveau.
Tu t’endors sans tarder.
Et quad tu t’es réveillé, tu faisais partie d’un monde nouveau.

Haruki Murakami
Kafka sur le rivage
Belfond. 2006

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