City On Fire

          Quand il ressortit dans l’air nocturne, il avait déjà commencé à reprendre ses esprits, la honte s’émoussant en une forme de mélancolie. Chassé du Paradis, il était de retour dans la rue, où un lampadaire reprenait son essence de lampadaire, une voiture garée la taille exacte d’une voiture garée. Les sommets de Midtown disparaissaient dans la neige et le balcon lui-même -depuis lequel (fût-ce brièvement) il avait possédé cette vie étincelante et tant désirée – devenait indistinct et flou, comme le souvenir d’un rêve. L’espace d’une minute, pour seule preuve qu’il se trouvait dans une ville en état de marche et non dans les ruines du futur, il y eut le banc, sur le trottoir d’en face, où, au milieu de la neige, un carré de couleur verte attestait une occupation récente. Quelqu’un, sûrement, qui avait attendu l’autobus.

          Et puis, miracle, du côté de Central Park Ouest, aux confins de ce que la neige, en s’étiolant, lui permettait de voir, il en vit surgir un: deux points lumineux surmontés d’un diadème de lumière. C’était toujours un pari risqué d’espérer calculer lequel, du transport de surface ou du métro, vous ramènerait plus vite chez vous, mais il avait appris à force de tâtonnements à ne jamais négliger l’oiseau de passage, surtout après minuit, et comme il serait à propos, n’est-ce-pas, de finir la nuit et l’année dans un minable autobus municipal, parmi les alcooliques épileptiques et autres damnés, dans une fluorescence mortuaire, sur un sol poisseux, juste derrière le chauffeur ?

          Le temps que ces angoisses défoncées se traînent sur le théâtre de ses réflexions et fassent leur petite pirouette, les feux de circulation étaient passés du jaune ou rouge, immobilisant l’autobus une dizaine de rues plus haut.Prenant appui contre le poteau de l’arrêt, il s’efforça de retrouver cette image antérieure de lui-même en figure romantique, le solitaire en long manteau marron. Il sifflota quelques mesures de La Traviata. Il se représenta avec émotion en train de penser. Il admirait le nuage attendrissant que sa respiration formait devant lui, lorsque, de derrière le mur de pierre, sur le trottoir d’en face, depuis le parc ténébreux, lui parvient le bruit le plus bouleversant qu’il eût jamais entendu. Un sanglot: haut perché, à bout de souffle, hoquetant, comme un phoque à l’agonie. et il se tut. Une autre fantasmagorie, sûrement, ou du moins rien qui ne le concernât, mais avant même qu’il ne récidive, une pulsion animale s’était mise en branle sous la membrane entourant sa conscience. L’autobus, arrêté à seulement dix rues de là, peut-être moins, se penchait pour libérer un passager. Qu’il obéisse à sa volonté, qu’il arrive, vite. Il sauterait à l’intérieur, le bruit, était-ce même un bruit, deviendrait le problème de la personne qui descendait. Sauf que le feu était de nouveau passé au rouge. Merde, pensa-t-il. Merde. Il était censé faire quoi ?

 

City On Fire
Garth Risk Hallberg
PLON Feux croisés. 2015

New-York-moderne-nuit.jpg

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