Un moment d’inattention

Je n’ai pas besoin de fermer les yeux. Je reste là, et puis mon esprit est là-haut, dans ma chambre ou sur la terrasse. J’aime rire quand rien ne va, parce que rien n’est vraiment clair, rien n’est absolument obscur. Je dirais que tout est complexe et que la vérité est plus proche de l’ombre que de l’arbre qui donne cette ombre. Si ce que vous m’avez raconté est réellement arrivé, alors vous avez dû vous amuser beaucoup. Je n’en dirais pas autant pour vos parents, et votre entourage. Jouer si subtilement sur deux tableaux est une chance. La cécité, comme je vous l’avais dit un jour, n’est pas une infirmité. Bien sûr elle l’est, mais elle cesse de l’être pour celui qui sait en jouer. Jouer n’est pas tromper, mais révéler les vertus de l’obscur. C’est comme pour l’intelligence, je ne sais plus qui l’avait définie comme étant l’incompréhension du monde. Cela nous ramène à nos poètes mystiques pour qui l’apparence était le masque le plus pervers de la vérité. Vous savez, puisque vous l’avez vécu dans votre corps, que la clarté est un leurre. Qu’est ce qu’il y a de clair, de définissable, dans les rapports entre deux êtres ? Il me semble qu’il y a eu un moment d’inattention dans votre vie et cela a duré, vous y avez pris goût, plaisir, et vous vous êtes mise à jouer pour brouiller les pistes et défier les regards.

 

Tahar Ben Jelloun
La nuit sacrée
Seuil. 1987

Une réflexion sur “Un moment d’inattention

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