monde étranger

Il s’inscrivit donc à Paris IV  en licence de philosophie, seule discipline où il ait rencontré un certain succès, et se résigna à prendre chaque matin le métro vers les bâtiments hideux de la Porte de Clignancourt. Sa certitude d’être provisoirement reclus dans un monde étranger qui n’existait qu’entre parenthèses ne l’aida pas à se faire des amis. Il lui semblait qu’il côtoyait des fantômes avec lesquels il ne partageait aucune expérience commune et qu’il jugeait de surcroît d’une arrogance insupportable, comme si le fait d’étudier la philosophie leur conférait le privilège de comprendre l’essence d’un monde dans lequel le commun des mortels se contentait bêtement de vivre. Il se lia quand même avec l’une de ses condisciples, Judith Haller, avec laquelle il travaillait de temps en temps et qu’il accompagnait parfois parfois au cinéma ou, le soir; boire un verre. Elle était très intelligente et gaie et sa médiocre beauté n’aurait pas suffit à rebuter Matthieu mais il était incapable de nouer une relation amoureuse avec qui que ce soit, du moins ici, à Paris, parce qu’il n’était pas destiné à y demeurer et ne voulait mentir à personne. Et c’est ainsi qu’au nom d’un avenir aussi inconsistant que la brume, il se privait de présent, comme il arrive souvent, il est vrai, avec les hommes. Un soir, ils burent et discutèrent longtemps dans un bar de la Bastille et Matthieu laissa passer l’heure du dernier métro. Judith lui proposa de l’héberger et il la suivi à pied chez elle, après avoir envoyé un SMS à sa mère, Judith habitant une affreuse chambre de bonne au sixième étage du 12°. Elle laissa la lumière éteinte, mit de la musique tout doucement et s’allongea sur le lit, en T-shirt et culotte, le visage vers la fenêtre. Quand Matthieu s’allongea près d’elle, tout habillé,, elle se tourna vers lui sans dire un mot, il voyait ses yeux briller dans l’obscurité, et il lui sembla qu’elle souriait d’un sourire frémissant et il entendait sa respiration lourde et profonde et il en était ému, il savait qu’il lui suffisait de tendre la main et de la frôler pour que quelque chose se passe, mais il ne pouvait pas, c’était comme s’il l’avait déjà abandonnée et trahie, la culpabilité le paralysait et il ne bougeait pas, se contentant de lui faire face et de la regarder dans les yeux jusqu’à ce que son sourire ait disparu et qu’ils se soient endormi tous les deux. Il tenait à elle comme à sa possibilité la plus lointaine. Parfois, quand ils buvaient un café ensemble, il imaginait qu’il levait la main pour lui caresser la joue, il pouvait presque voir cette main possible s’élever sans hâte dans l’air transparent et frôler une mèche de cheveux de Judith avant de se poser sur son visage dont il sentait la chaleur au creux de sa paume tandis qu’elle se laisser aller doucement, soudain lourde et silencieuse, si fort que son cœur réel se mit à battre, qu’il ne sauterait pas par dessus de l’abîme qui le séparait de ce monde possible parce qu’en le rejoignant, il l’aurait aussi détruit. Ce monde-là ne perdurait qu’ainsi, à mi-chemin de l’existence et du néant, et Matthieu l’y maintenait soigneusement, dans un réseau complexe d’accès inaccomplis, de désir, de répulsion et de chair impalpable, sans savoir que, des années plus tard, la chute du monde qu’il allait bientôt choisir de faire exister le ramènerait vers Judith comme vers un foyer perdu, et qu’il se reprocherait alors de s’être si cruellement trompé de destin.

 

Jérôme Ferrari
Le sermon de la chute de Rome
Actes Suds. 2013

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