Tea-Bag

      C’était un des derniers jours du siècle.
La fille au grand sourire fut réveillée par la pluie, le bruit des gouttes s’écrasant avec douceur sur la toile de la tente. Tant qu’elle gardait les yeux fermés, elle pouvait s’imaginer chez elle, au village, au bord du fleuve qui charriait l’eau claire et froide des montagnes. Mais dès qu’elle les ouvrait, elle avait la sensation de basculer dans une réalité vide, impossible à comprendre. Son passé se réduisait alors à un carrousel d’images hachées, saccadées, tirées de sa longue fuite. Immobile, elle faisait l’effort d’ouvrir les yeux lentement, de ne pas laisser filer les rêves tant qu’elle n’était pas prête à affronter le réveil. Ces premières difficiles minutes décidaient de la suite de la journée. Là, en cet instant, elle était entourée de pièges.
Depuis trois mois qu’elle était dans le camp, elle s’était aménagé un rituel auquel elle ajoutait chaque matin un nouvel élément, jusqu’à trouver la meilleure manière, la plus sûre, de commencer la journée sans que la panique la submerge aussitôt. L’essentiel était de ne pas se lever d’un bond avec le faux espoir que ce jour-là apporterait un événement décisif. Rien n’arrivait, dans le camp, elle en avait maintenant la certitude. C’était le premier enseignement qu’elle avait dû assimiler, à compter de l’instant où elle s’était traînée hors de l’eau sur cette plage caillouteuse d’Europe où elle avait été accueillie par des chiens menaçants et des douaniers espagnols armés. Être en fuite, cela voulait dire être seul. Cette certitude valait pour tous, quelle que soit leur origine, quels que soient leurs motifs d’être partis pour l’Europe. Elle était seule et il valait mieux ne pas espérer voir finir cette solitude, qui l’envelopperait encore pour un temps peut-être très long.
Allongée, les yeux fermés, sur le lit de camp inconfortable, elle laissait ses pensées remonter doucement à la surface. A quoi ressemblait sa vie ? Au milieu de toute cette confusion, elle avait un point de repère, un seul,. Elle était enfermée dans un camp de rétention du Sud de l’Espagne après avoir eu la chance de survivre alors que presque tous les autres s’étaient noyés, tous ceux qui avaient embarqués à bord du bateau pourri qui devait les amener là depuis l’Afrique. elle se rappelait la somme d’espoirs enfermés dans cette cale sombre. La liberté avait un parfum. Qui devenait de plus en plus fort à mesure que la liberté approchait, et qu’on n’en était plus séparé que par quelques milles marins. La liberté, la sécurité, une vie qui ne serait pas marquée uniquement par la peut, la faim ou le désespoir.
C’était une cale pleine de rêves, pensait-elle parfois, mais peut-être aurait-il été plus juste de dire que c’était une cale pleine d’illusions. Après avoir attendu dans l’obscurité d’une plage marocaine, entre les mains de passeurs avides venus de divers coins du monde, ils avaient été conduits à la rame vers le bateau qui attendait sur la rade, tous feux éteints. Des marins réduits à des ombres sifflantes les avaient poussés sans ménagement dans la cale, comme des esclaves des temps modernes. Ils n’avaient pas de chaînes au pieds. Leurs chaînes, c’étaient les rêves, le désespoir, toute la peur au ventre avec laquelle ils avaient fui un enfer terrestre pour tenter d’atteindre la liberté en Europe. Ils touchaient presque au but quand le bateau s’était échoué. L’équipage grec avait disparu à bord des cabots de sauvetage en laissant les gens entassés dans la cale se débrouiller.
L’Europe nous avait abandonnés avant même que nous ne touchions terre. Je ne dois pas l’oublier, quoi qu’il arrive. Elle ignorait combien étaient morts noyés, et elle ne voulait pas le savoir. Les cris, les appels entrecoupés résonnaient encore dans sa tête. Ces cris l’avaient entourée, dans l’eau froide où elle flottait, puis ils s’étraient tu un à un. En touchant les rochers, elle avait senti un déferlement de triomphe. Elle avait survécu, elle avait atteint le but. Mais quel but ? Ses rêves, elle avait tenté de les oublier par la suite. En tout cas, rien n’avait répondu à ses attentes.

 

Henning Mankell
Tea-Bag
2001. 2007 Le Seuil

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s