A la grâce de Marseille

Le soir, quand il y avait un souffle d’air, les gens allaient déambuler le long de la Canebière, la démarche lente, presque hésitante, assommés par la canicule, ou bien sortaient dans leurs cours, allumant des bougies à la citronnelle pour éloigner les moustiques agressifs, ou encore s’installaient aux terrasses des cafés. Nombreux étaient ceux qui, attablés devant un citron pressé ou une anisette dans les cafés et les restaurants du Vieux-Port, regardaient passer les promeneurs et les grands bateaux silencieux.
(…)

La semaine précédente, Charging elk avait calculé qu’il était en France depuis quatre ans – dont presque trois et demi à Marseille. Ce n’était certes pas la première fois qu’il se livrait à cet exercice. Mathias lui avait appris à lire les chiffres sur la lourde montre toute ronde dont on lui avait fait cadeau à Noël. Il avait appris également à lire le calendrier, à compter les jours, les semaines, les mois…et les années. La vitesse à laquelle passaient les saisons ne manquait jamais de le surprendre : il faisait chaud, comme maintenant, puis frais, puis froid, puis de nouveau frais, et enfin de nouveau chaud. Il continuait à guetter les lunes et il les notait sur un petit bloc de papier acheté sur le cours Belsunce, chaque page figurant une lune: la lune-du-poisson-noir, le mois où il avait découvert que les poissons avaient une âme ; la lune-de-la-vue-du-pays, quand il avait grimpé la colline desséchée vers Notre-Dame-de-la-Garde, la grande église, d’où l’on jouissait de la vue la plus étendue. En dépit de la présence de la mer bleue et de nombreux immeubles, il avait eu comme jamais le mal du pays. Les collines de grès dénudées qui s’élevaient au nord lui avaient rappelé les Mauvaises Terres et le Bastion. Il avait fait un dessin qui le représentait en selle sur Grand Coureur au sommet d’une butte aux arrêtes vives. Avec l’aide de Mathias, il avait dessiné sa chronique des événements passés en commençant par la lune où il avait laissé ses parents sur le quai de la gare de Gordon dans le Grand Nebraska.
Charging Elk se leva et s’engagea lourdement dans l’escalier en spirale à l’arrière de l’omnibus. On approchait de la place de la République et les chevaux ralentissaient. Tandis qu’il atteignait les plate-forme, il essaya de réfléchir à ce que ces dernières années signifiaient pour lui, mais il faisait trop chaud et il était trop fatigué pour penser à autre chose qu’aux marches qu’il allait lui falloir grimper pour arriver au Panier. Une femme le regarda un instant avant de saisir la barre et de monter dans l’omnibus. Le jeune indien ne remarquait pratiquement plus les coups d’œil curieux que lui valaient son apparence et sa haute stature.
Il traversa la place déserte en direction des marches qui montaient au Panier. Une odeur de lessive, de graisse et d’huile de noix de coco, à la fois âcre et douce, imprégnait l’atmosphère.

 

James Welch
A la grâce de Marseille
Albin Michel. 2001

JamesWelch

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s