Situation paradoxale, d’autres personnages bien plus terrifiants auraient pu alimenter le bestiaire des contes pour gamins : les chefs des gangs intraitables du grand bidonville Saint-Férréol, le gourou de la tribu des fous des Sainte-Marthe, les généraux sanguinaires de l’organisation paramilitaire du Canet, les religieux psychopathes de Campagne l’Evêque…Sans parler des princes estropiés qui ont régné à tour de rôle sur la zone interdite de la Joliette, ni du maître des geôles de la Timone, un véritable bourreau. Depuis que Marseille s’était enfoncée dans le chaos, on pouvait trouver pléthore de héros effrayants. Il suffisait de questionner les riverains de la grande dalle Borély, ce grand espace bétonné qui court des contreforts de Marseilleveyre à la mer, abandonné à un permanent marché aux voleurs où les rares Marseillais encore accrochés à leur territoire venaient s’approvisionner en rations militaires de contrebande et en drogues plus ou moins dures. Mais non, la tradition du Grand Pistachié restait ancrée dans les esprits, et ce quel que soit le squat. La seule organisation sociale viable se résumait depuis quelques décennies à un chapelet de ruines réaménagées, des campements de fortune dans lesquels se regroupaient les acharnés, les paumés et les rares optimistes qui pensaient encore à une résurrection possible de l’ancienne métropole massiliote.
Les lieux de vie étaient rares et trés dispersés. Quelques communautés autonomes s’étaient réparties le long du cours de l’Huveaune, dont l’eau était indispensable à la survie. Des coopératives fonctionnaient tant bien que mal, un éventail de cultures maraichères tenter de fournir une alimentation plus saine que celle dispensée par les containers parachutés par l’armée chaque mois. On trouverait même une porcherie vers le quartier de La Barasse et quelques élevages de volaille, à l’abri des anciennes friches industrielles de Saint-Tronc. La liste des familles recensées tenait dans un cahier à spirale, mais toute tentative d’organisation politique avait été abandonnée. C’était les clans, les tribus, les cousinages improbables. Les vieux amateurs de culture soviétique évoquaient les kolkhozes, une larme à l’oeil. Mais cette idéologie obsolète ne tenait pas, confrontée à la réalité de la survie au quotidien. Deux bastions de vieilles familles consanguines se maintenaient: une autour du parc Talabot dont les deux tiers des villas avaient été murées et abandonnées, et une autre vers l’anse de Malmousque, presqu’île préservée où la pêche fournissait l’essentiel se l’alimentation. Ailleurs, c’était l’enfer.
Marseille, an 3013
Sous la direction de Patrick Coulomb
Le Grand Pistachié
Philippe Carrese
Ed Gaussen. 2018









