Paul Auster

30 avril

Mon chéri est mort aujourd’hui à 18 h 58. Nous avons joué pour lui la musique de Sophie. Nous avons joué « Hold On » [« Tiens bon »] de Tom Waits. Il ne pouvait plus tenir bon. Kettlie a dit, il peut vous entendre. Parlez-lui. J’ai pris son visage dans mes mains. J’ai dit, mon Dieu, comme nous nous sommes bien amusés, n’est-ce pas ? Nous nous sommes tellement amusés. Cela m’est venu comme ça. S’amuser. Cela semblait si important. Il y a eu de la souffrance mais beaucoup d’occasions de s’amuser aussi. Je voulais être aussi proche que possible de son corps avant qu’il ne meure, de son corps respirant, de sa poitrine qui se levait et s’abaissait, et sentir sa peau chaude. J’ai regardé ses poils de barbe, trois millimètres, gris avec des restes de noir, et ces yeux immenses. Des yeux hantés. Je l’ai embrassé encore et encore, et je me suis déplacée afin que Sophie puisse s’asseoir là où je m’étais assise et le tienne et le caresse et l’embrasse elle aussi. Et j’ai observé chaque mouvement de respiration et c’est alors qu’il s’est arrêté de respirer quelques secondes. Combien de secondes entre les respirations ? Je ne sais pas. Le regardant de tout près. Est-ce là la dernière ? Celle-là ? Et j’étais si près de sa bouche, ouverte et haletante. Nous attendions la respiration suivante. Elle n’est pas venue. Mort. Et ensuite nous étions avec lui, avec son corps, sa dépouille, et sa tête était encore chaude sous mes doigts. Kettlie a dit que la dernière partie du corps à perdre sa chaleur est la tête. Mes doigts ont senti que sa tête se refroidissait. Et je l’ai dit à voix haute, sa tête est froide maintenant. Je voulais connaître la mort, la toucher. Je voulais qu’elle soit bien réelle parce que je sais qu’elle ne le sera pas assez, réelle. Et j’ai dit à Sophie,tu vois, ce n’est pas effrayant. Je l’ai dit pour moi aussi. J’ai étreint ses jambes et ses bras, si maigres, des bras et des jambes d’une maigreur de cancéreux – la maladie fait fondre les muscles des bras et des jambes –, et j’ai caressé le visage mort, encore beau.

L’abominable révélation par Spencer que la mort de Paul avait été rendue publique avant même que son corps ne refroidisse sous mes doigts, avant même que son corps ne soit enlevé, qu’il ne quitte cette pièce. La nouvelle partout sur Internet. La trahison de l’appropriation, l’impudence de prétendre parler au nom de la famille, tout cela témoignant de façon insidieuse d’un désir, d’un besoin d’usurper les rôles de femme et de fille.

Des vautours donnant des coups de bec dans son corps.

Coups de dents et morsures médiatiques.

Toi, mon interlocuteur. Toi. Mon toi. J’étais ton toi. De l’un à l’autre et retour, un va-et-vient de la confession, de l’échange d’arguments, du désir. Moi et toi. Toi et moi. Et maintenant le silence. Je travaille férocement à l’admettre. Être sans toi.

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