H.P.Lovecraft

Une fois franchies les portes du sommeil où des goules montent la garde,
Franchis les abysses nocturnes où la lune pâlit,
J’ai vécu des vie innombrables,
J’ai sondé toutes choses du regard;
Avant que l’aube vienne, je lutte, je crie, rendu fou par l’effroi.

Avec la terre j’ai été pris dans la tourmente au crépuscule,
Quand le ciel était une flamme vaporeuse,
J’ai v u la béance dans l’univers ténébreux,
Où roulent sans but les planètes obscures ;
Où elles roulent dans l’indifférence, sans nom, sans lustre ni savoir

J’ai dérivé sur des mers infinies,
Sous le gris sinistre de ciels nuageux
Déchirés par les nombreuses fourches de la foudre,
Et qui résonnent de cris hystériques ;
Des gémissements d’invisibles daimôns qui jaillissent des eaux vertes.

Je me suis lancé tel un cerf sous les arcades chenues
Du bosquet primordial,
Où les chênes sentent la présence qui passe
Et rôde où nul esprit n’ose vagabonder ;
Et je fuis une choses qui me cerne, et m’épie de là-haut,
à travers des branches mortes.

J’ai exploré le vaste plais couvert de lierre,
J’ai arpenté sa grande salle délaissée,
Où la lune recroquevillée dans les vallées
illumine les figures des tapisseries aux murs ;
D’étranges tissées sans harmonie, qu’il est
au-dessus de mes forces d’évoquer.

Émerveillé, j’ai épié de la croisée
Les plaines putrides alentour,
Et les nombreux toits du village sis là
Dans la malédiction d’un sol jonché de tombes ;
Et je guette attentivement le son qui proviendrait des
rangées d’urnes de marbre.

J’ai hanté les tombes des êtres de jadis,
Volé sur les pignons d’effroi
Où enrage l’Erèbe, exhalant sa fumée,
Où les jökulls couverts de neige se profilent,
effrayants ;
Et dans des royaumes où le soleil du désert consume ce
qu’il ne pourra jamais soulager.

J’étais vieux déjà quand les Pharaons prirent place
Sur le trône orné de joyaux au bord du Nil ;
J’étais vieux en ces époques infinies
Quand moi, et moi seul, étais vil ;
Et l’Homme, encore pur et heureux, vivait dans la félicité
sur la lointaine île arctique.

Ô, qu’il était grand le péché issu de mon esprit,
Grande la portée de sa tradégie ;
La miséricorde céleste ne peut la soulager,
Ni le répit se trouver dans la tombe ;
Le long de l’infinité des éons bruissent les ailes de l’effroi
sans merci qui approche.

Une fois franchies les portes du sommeil où des goules montent la garde,
Franchis les abysses nocturnes où la lune pâlit,
J’ai vécu des vie innombrables,
J’ai sondé toutes choses du regard;
Avant que l’aube vienne, je lutte, je crie, rendu fou par l’effroi.

H.P.Lovecraft
Fungi de Yuggoth
et autres poèmes
Traduction de Thomas Spok
Point.2024

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