Autoportrait au radiateur

Mardi 21 mai

Je suis au lit, mais je n’ai pas tout à fait quitté le corps du sommeil, un corps massif, argileux, sans forme. Je ne bouge pas, je garde les yeux clos et j’écoute la rumeur du monde par la fenêtre entrouverte. Dans le lointain, des voitures passent. Quand il pleut, l’air qu’elles déplacent fait le bruit d’une soie que l’on déchire lentement. Un peu plus près, les lambeaux d’une conversation entre deux promeneurs. Le vent brasse les phrases, coupe les mots. Au premier plan, des trilles d’oiseaux, nets, forts, comme si la serpillière de l’air était tordue d’une main ferme et qu’il en sortait ces notes-là, des gouttes de lumière. Cette perception matinale des bruits du monde me donne, depuis la petite enfance, une joie énorme. C’est par elle que je réapprends la grâce d’être vivant. Tout est là, rien ne manque. Je peux me lever dans quelques minutes. Je peux aussi bien rester au lit, jusqu’au dernier de mes jours. Rien n’est encore décidé. Pour l’instant, je me contente d’écouter le bruit que fait le monde lorsque je ne n’y suis pas.

Christian Bobin
Autoportrait au radiateur
Gallimard.1997

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