Kafka sur le rivage

(…) je retourne dans la chambre, j’allume la stéréo et mets Kafka sur le rivage sur la platine. J’abaisse l’aiguille sur le disque, et j’écoute la chanson, tout en lisant les paroles sur la pochette.

Tu es assis au bord du monde,
et moi dans un cratère éteint.
Debout dans l’ombre de la porte,
il y a des mots qui ont perdu leurs lettres.

La lune éclaire un lézard endormi,
des petits poissons tombent du ciel.
Derrière la fenêtre il y a des soldats
résolus à mourir.

Refrain:
Kafka est au bord de la mer
assis sur un transat.
Il pense au pendule qui met le monde en mouvement.
Quand le cercle du coeur se referme,
l’ombre du sphinx immobile se transforme en couteau

qui transperce les rêves.

Les doigts de la jeune noyée
cherchent la pierre de l’entrée.
Elle soulève le bord de sa robe d’azur
et regarde Kafka sur le rivage.

(…)

.

Oshima s’assied au bout du comptoir, laisse tomber un minuscule morceau de sucre dans son café, le remue méticuleusement avec une cuillère.
– Cette chanson t’as plu, alors ?
– Oui, beaucoup.
– Moi aussi j’aime ce morceau, il est beau et original à la fois. Tout en étant simple, il a de la profondeur. Il révèle beaucoup de la personnalité de la compositrice.
– Les paroles sont très symboliques, pourtant.
– La symbolique est indissociable de la poésie, comme le rhum l’est des pirates.
– Croyez-vous que Mlle Saeki comprenait ce que ces mots signifiaient ?
Oshima lève la tête, tend l’oreille aux coups de tonnerre lointains, comme pour mesurer à quelle distance a éclaté l’orage. Puis il me regarde et secoue la tête.
– Pas forcément. Le symbolisme et la signification ne sont pas la même chose. Elle a sans doute réussi à trouver les mots justes en outrepassant le sens ou la logique. Elle a saisi au vol les mots comme on attrape délicatement les ailes d’un papillon voletant autour de soi. Les artistes ont le droit de ne pas se montrer trop prolixes.
– Vous voulez dire que Mlle Saeki aurait trouvé ces mots dans un autre espace, dans celui d’un rêve, par exemple ?
– C’est plus ou moins le cas de tous les grands poèmes. Si les mots ne parviennent pas à se frayer un chemin prophétique, à traverser un tunnel les reliant à la conscience du lecteur, cela n’a plus grand chose à voir avec un poème

Haruki Murakami
Kafka sur le rivage. 2003.Tokyo

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