Pessoa: se multiplier pour n’être personne

Fernando-Pessoa (1)Un artiste, un écrivain particulièrement, dispose de la possibilité de se décharger de soi et de multiplier les personnages dans les fictions qu’il écrit ou dans sa propre existence en prenant un pseudonyme ou en conjuguant des hétéronymes comme chez Pessoa. Il est ici et ailleurs, c’est à dire nulle part et partout. Manière habile de disparaître. A l’origine de ce sentiment d’être à l’écart du monde, ans doute un arrachement brutal à l’enfance avec une succession d’événements douloureux, et une manière d’amortir le deuil par une multiplicité, mais de surface, pour éviter de prendre de plein fouet les meurtrissures de l’existence. Son père meurt en 1893, il n’a lui-même que cinq ans, son frère décède  à son tour quelques mois plus tard touché par la tuberculose, sa grand-mère est internée dans un asile de Lisbonne. Sa mère se remarie deux ans plus tard et part avec son fils et son mari consul du Portugal à Durban, en Afrique du Sud, où il accomplit ses études. Il invente son premier personnage intérieur à cette époque: le chevalier du Pas, à travers lequel il s’écrit des lettres. Plus tard, de retour au Portugal, il travaille comme traducteur de missives commerciales en français et en anglais dans des sociétés d’import-export. Jusqu’au terme de sa vie, sans plus jamais voyager, il parcourt sans fin les rues de Lisbonne, passe des journées dans les cafés ou son bureau. Il écrit pendant les nuits en profitant de ses insomnies. Il meurt en 1940, à Lisbonne. Il a quarante-sept-ans. « Il a écrit à lui seul les œuvres d’au moins cinq écrivains de génie, aussi différents les uns des autres que s’ils avaient tous réellement existé », dit R. Bréchon (1994). Il laisse une immense production entassée dans une malle, ouverte seulement en 1982: des milliers de pages de vers et de proses peu à peu publiées ces dernières années.

Pessoa vit toute son existence à la fois dedans et dehors, comme derrière une vitre, avec néanmoins le sentiment de la beauté des choses et une immersion sans fin dans la rêverie, mais sans pouvoir rejoindre les deux, comme s’il était prisonnier dans le passage. Si le rêve est un recours où il se protège des aspérités du monde, il lui donne les contours du réel, il se prend à son propre jeu sans être dupe. »Enfant, écrit-il, j’ai eu tendance à créer autour de moi un monde fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’ont jamais existé (bien entendu, je ne sais si réellement ils n’ont pas existé ou si c’est moi qui n’existe pas […]. Depuis que je me connais comme étant ce que j’appelle moi, je me souviens d’avoir défini dans mon esprit l’aspect, les gestes, le caractère et l’histoire de plusieurs personnages irréels, qui étaient pour moi aussi visibles et m’appartenaient autant que les objets de ce que nous appelons, peut-être abusivement, la vie réelle » (in Blanco, 1986, 301).

Au moment où il a le sentiment de n’être plus personne, le mars 1914, il met au monde ses hétéronymes les plus connus. Non pas des pseudonymes mais d’autres que lui à qui il invente une vie et une oeuvre, des fictions auxquelles il prête une existence dans la vie réelle. Il leur attribue un corps, un visage, une histoire particulière, un état civil, une oeuvre, une tonalité d’écriture propre et il noue même des polémiques les opposant. Ils incarnent pour lui une manière de canaliser le mouvement de l’écriture, de contrôler sa prolifération tout en ménageant un style, un climat différent pour chacune des œuvres qu’il créé ainsi. Ces personnages se déchargent de lui-même. Ce sont les masques de papier qui le protègent tout en favorisant le déploiement de son oeuvre. Il ne souhaite pas se dédoubler socialement en préservant une façade comme on se dissimule derrière un pseudonyme. Ses « autres », Alberto Caeiro, Ricardo reis, Alvaro de Campos, mènent leur existence singulière, à l’écart de la sienne, et ils fondent les avant-gardes littéraires du Portugal, de même Bernardo Soares, demeuré sans biographie, et dont l’oeuvre ne sera exhumée qu’en 1982. « J’ai mis en Caeiro tout mon pouvoir de dépersonnalisation dramatique, j’ai mis en Ricardo Reis toute ma discipline intellectuelle revêtue de la musique qui lui est propre, j’ai mis en Alvaro de Campos toute l’émotion que je n’accorde ni à la vie, ni à moi-même », dit Pessoa (1994,21).

Lui qui s’appelait « Pessoa » (personne, en portugais) se détache de l’adhérence à soi, les individus qu’il créé s’imposent à lui et construisent chacun leur oeuvre propre.

(…)

De 1913 à 1934, jusqu’à sa mort, Pessoa accumule des fragments d’une sorte de journal attribué à Bernardo Soares, O livro desassossego ( Le livre de l’intranquilité) l’impossibilité de sossego (le calme) et la nécessité intérieure de demeurer toujours en alerte, aux aguets, in-tranquille, sans cesse étonné de se mêler à une foule en se sentant pourtant hors de la respiration commune: « On m’a volé le pouvoir d’être avant même que le monde fût. Si j’ai été contraint de me réincarner, ce fut moi-même sans que je sois, moi, réincarné. Je suis les faubourgs d’une ville qui n’existe pas, le commentaire prolixe d’un livre que nul n’a jamais écrit. Je ne suis personne, personne. Je suis le personnage d’un roman qui reste à écrire, et je flotte, aérien, dispersé, sans avoir été, parmi les rêves d’un être qui n’a pas su m’achever […]. Et moi, ce qui est réellement moi, je suis le centre de tout cela, un centre qui n’existe pas, si ce n’est pas une géographie de l’abîme; je suis ce rien autour duquel ce mouvement tournoie » (1988, 36-37). l’homme lui ressemble à tous égards même s’il le désigne comme un autre.

(…)

Il flotte entre deux mondes sans parvenir à réellement s’incarner, la tonalité atmosphérique de l’écriture accentue encore ce sentiment d’absence à soi-même comme s’il était l’écho du climat des rues, attentif à la pluie, au vent, à l’aube ou à la tombée du jour, à l’expression des passants ou des rues. « Je pense toujours, je sens toujours; mais ma pensée ne contient pas de raisonnements, mon émotion ne contient pas d’émotion. Je tombe sans fin, après la trappe située là-haut, à travers l’espace infini, dans une chute sans direction, « infinimultiple » et vide » (Pessoa, 1988,36)

David Le Breton
Disparaître de soi – Une tentation contemporaine
Ed Métailié. 2015

 

 

 

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