La marche, la blancheur

L’engouement de nos sociétés pour la marche témoigne de cette volonté de s’arracher aux routines de la vie personnelle pour quelques heures ou davantage et devenir anonyme sur les chemins, sans plus avoir de contraintes d’identité. Le marcheur est libre de ses mouvements , de son rythme, il ne doit plus rien à personne, et nul ne vient le rappeler à ses responsabilité. Il est ailleurs, nul ne sait qui il est ni où il va. Il nous des relations provisoires ou durables avec les autres, mais à son gré. Sur les chemins de traverse, le sentiment de soi se dénoue, les exigences de la vie sociale se relâchent. La marche est un exercice ludique et contrôlé de disparition, une réappropriation heureuse de l’existence (Le Breton, 2012).

Maints moments du quotidien pourvoient également un retrait hors des exigences de la communication sociale: rêverie, méditation, lecture, écoute de la musique, sommeil, etc., conduire sur une longue distance, effectuer un travail répétitif…mille activités sont propices à un relâchement intérieur susceptible de se rompre instantanément en situation d’alerte. échappées belles hors du quotidien et de ses mailles qui enserrent dans des rôles malaisés à quitter mais lourd à assumer trop longtemps. Cette dissociation est une donnée élémentaire de la vie courante, un bref oubli de l’environnement et une plongée dans l’intériorité aboutissant à une sorte de détente de la volonté, un flottement de soi pour rompre l’ennui d’une tâche et/ou trouver une diversion. Nul n’est jamais tout à fait présent à ce qu’il fait.

(…) j’appellerai blancheur cet état d’absence à soi,plus ou moins prononcé, le fait de prendre congé de soi sous une forme ou sous une autre à cause de la difficulté ou de la pénibilité d’être soi. Dans tous les cas, la volonté est de relâcher la pression. L’existence ne se donne pas toujours dans l’évidence, elle est souvent en effet une fatigue, un porte-à-faux. La blancheur répond au sentiment de saturation, de trop-plein éprouvé par l’individu. Recherche d’une relation amortie aux autres, elle est une résistance aux impératifs de se construire une identité dans le contexte de l’individualisme démocratique de nos sociétés.

David Le Breton
Disparaître de soi – Une tentation contemporaine
Ed Métailié. 2015

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