La Supplication

Si dans mes livres précédents, je scrutais les souffrances d’autrui, maintenant, je suis moi-même un témoin, comme chacun d’entre nous. Ma vie fait partie de l’événement. C’est ici que je vis, sur la terre de Tchernobyl. Dans cette petite Biélorussie dont le monde n’avait presque pas entendu parler avant cela. Dans un pays dont on dit maintenant que ce n’est plus une terre, mais un laboratoire. Les Biélorusses constituent le peuple de Tchernobyl. Tchernobyl est devenu notre maison, notre destin national. comment aurais-je pu ne pas écrire ce livre ?
– Alors, c’est quoi, Tchernobyl ? Un signe ? Ou une gigantesque catastrophe technologique, sans commune mesure avec aucun événement du passé ?
– C’est plus qu’une catastrophe…Justement, tenter de placer Tchernobyl au niveau des catastrophes les plus connues nous empêche d’avoir une vraie réflexion sur le phénomène qu’il représente. Nous semblons aller tout le temps dans une mauvaise direction. Dans ce cas précis, notre vieille expérience est visiblement insuffisante. Après Tchernobyl, nous vivons dans un monde différent, l’ancien monde n’existe plus. Mais l’homme n’a pas envie de penser à cela, car il n’y a jamais réfléchi. Il a été pris de court. (…) Il s’est produit un événement pour lequel nous n’avons ni système de représentation, ni analogies, ni expérience. Un événement auquel ne sont adaptés ni nos yeux, ni nos oreilles, ni même notre vocabulaire. Tous nos instruments intérieurs sont accordés pour voir, entendre ou toucher. rien de cela n’est possible. Pour comprendre, l’homme doit dépasser ses propres limites. Une nouvelle histoire des sens vient de commencer…
– Mais l’homme et les circonstances ne sont pas toujours en phase. Le plus souvent, ils ne le sont pas …
(…) Un événement raconté par une seule personne est son destin. Raconté par plusieurs il devient l’histoire. Voilà le plus difficile: concilier les deux vérités, la personnelle et la générale. Et l’homme d’aujourd’hui se trouve à la fracture de deux époques…

[ Interview de l’auteur par elle-même sur l’histoire manquée ]

Svetlana Alexievitch
(Prix nobel de littérature 2015)
La Supplication. 1997
Tchernobyl, chronique d’un monde après l’apocalypse

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« On reçoit un salaire moyen. Et on part en vacances une fois l’an. Un homme normal, quoi ! Et puis, un beau jour, on se transforme en un homme de Tchernobyl, en une curiosité! En quelque chose qui intéresse tout le monde et que personne ne connaît. On veut être comme les autres, mais on ne le peut plus. Les yeux des gens sont différents. Et ils posent des questions: « As-tu eu peur là-bas ? Et la centrale, comment brûlait-elle? Qu’as-tu vu ? » Plus largement: « Peux-tu avoir des enfants ? et ta femme, elle ne t’a pas quitté ? »

« Nous sommes retournés chez nous. J’ai enlevé tous les vêtements que je portais et je les ai jetés dans le vide-ordures. Mais j’ai donné mon calot à mon fils. Il me l’a tellement demandé. Il le portait continuellement. Deux ans plus tard, on a établi qu’il souffrait d’une tumeur au cerveau…Vous pouvez deviner la suite vous-même. Je ne veux plus en parler »

« On nous a fait signé un document de confidentialité. Je me suis tu. En sortant de l’armée, je suis devenu invalide au deuxième degré. J’ai fait ma part. Nous transportions le graphite dans des seaux… Dix mille röntgens ! Nous le ramassions avec des pelles ordinaires, en changeant jusqu’à trente fois par jour le filtre de nos masques. Les « muselières » comme disaient les gens. Nous avons élevé un sarcophage, une tombe gigantesque où ne git qu’une seule personne: le chef-opérateur Valeri Khodemtchouk qui est resté sous les décombres tout de suite après l’explosion. Une pyramide du XX° siècle… »

 » Ma fillette…Elle n’est pas comme tout le monde. Quand elle aura grandi, elle me demandera: « Pourquoi ne suis-je pas comme les autres ? »

Une réflexion sur “La Supplication

  1. Quand l’art s’en mêle ! Plasticienne engagée, j’ai réalisé plusieurs oeuvres sur le danger nucléaire après avoir découvert le terrible document « La supplication » de Svetlana Alexievitch.
    J’ai pu monter aussi à Grenoble en 2016 une exposition artistique collective intitulée « Tchernobyl, Fukushima … ».
    A découvrir : https://1011-art.blogspot.fr/p/blog-page_8.html

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