Un rêve interminable

          Chacun ne possède pas une histoire qui se raconte interminablement, une image qu’il choisit, évasion vers l’intérieur assez pauvre mais qui aide à vivre, musiquette ressassée qui nous éternise quelques moments, cachant le déroulement des jours et faisant oublier la mort ?
Certains ont dans les yeux l’image d’une femme, la clarté d’un sang, l’ombre d’un sexe mais chacun sous le crâne ou la paupière est possédé d’un rêve, d’un espoir, d’une illusion, d’un désir, plus grands que la vie menée chaque jour, et qui justifient le battement obstiné d’un cœur destiné à rien.
Quelquefois, un individu se lève de sa couche commune du sommeil, mettant le hochet de son désir dans le plein jour, l’agitant, en prenant conscience, se laissant conduire par le cri profond de son être, le gémissement de sa révolte.
Presque tous se taisent sur leur mal, tant est grande inertie, feignant qu’aucun frisson ne les parcoure, aucun appel qui fasse plus large le battement du cœur qui, après les avoir animés si faiblement, si sûrement les éteint.
On ne sort volontiers ni ses entrailles, ni ce poumon de l’âme dont nul ne se passe mais qui donne honte à notre bassesse.
Pourtant quelques hommes très évolués, des raffinés si peu nombreux qu’on a vite fait de les compter, proclament leur désir, leur illusion, le phantasme qui les meut, dans des livres, dans des toiles, dans des gestes de foudre qui vont à l’amour ou au meurtre.
Les consciences qui s’acceptent, qui se penchent au miroir d’elles-mêmes sans ciller, sont rares comme le courage; et si connaître la dérision foncière de l’homme, et donc la sienne propre, est rare, la proclamer en indiquant le remède dont on s’amuse ou s’assomme est plus rare encore.

           C’est beaucoup écrire pour indiquer enfin l’originalité de cet obscur facteur qui berça si longtemps une chimère de consistance et de taille somme toute assez commune, originalité qui consiste en ceci qu’il fixa un jour (ou une nuit) son image préférée, sa marotte, la vit intensément; et soudain, brisant le cours banal de son existence, projeta de l’approcher de lui quels que soient les efforts et les difficultés et de la faire sienne en vérité et en réalité.
Il écrit:

 » Pour distraire mes pensées, je construisais en rêve un palais féerique,…avec grottes, tours, jardins, châteaux, musées et sculptures. »

Alain Borne
Le Facteur Cheval
Les Editions du Palais Idéal

www.facteurcheval.com

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