Révolutions

Un monde disparaît sous nos yeux, nous avons du mal à être les témoins de cette révolution, nous oscillons entre nostalgie, regret et attente, les yeux rivés sur la ligne d’horizon sans voir qu’elle se déplace avec nous, aussi intime à notre vision qu’au réel. Risquer la révolution, c’est peut-être, à un certain moment, avoir atteint une limite au-delà de laquelle plus aucune pensée, liberté, amour, n’est possible et là, dans ce mouvement de volte qui dit non, qu’apparaisse une autre langue, un autre jour. C’est consentir à tout perdre qui fait une révolution et ce moment est rare, car nous tenons à tout garder et l’état des choses se nourrit de cette substantielle économie, de cette lente dévoration de nous-mêmes par nous-mêmes. Entre dans ce mouvement où tout sera peut-être emporté nécessite une folie, une vision mais surtout une solidarité sans quoi aucune révolte n’entame quoi que ce soit. La technique alors aura beau changer brusquement de camp, elle n’en restera pas moins d’abord un rapport de maîtrise et d’exercice du pouvoir, mais elle pourra aussi se mettre au service en une seconde de celui qui a renversé le tyran et ouvert les prisons. C’est un rapport de tous au temps, à un même temps, à un commun qui parle d’une même langue, et c’est aussi rare qu’une vraie rencontre entre deux êtres, cette clairière de l’être (mais pas nécessairement au sens heideggarien) ouvre une contemporanéité seconde, d’une tonalité autre, une figure collective de la jubilation qui délivre une énergie phénoménale à laquelle rien ne résiste, pas même la révolution elle-même. et comme tous les commencements elle sera digérée puis formatisée et rééduquée – et ce sera à nouveau une restauration. Mais rien ne fera que cela n’ait pas eu lieu. Que cela puisse arriver, et ce qui nous manque le plus aujourd’hui.

Si la révolution est notre mystique et le restera quelle que soit la cruauté des autels sur lesquels on a sacrifié ses idéaux, c’est parce qu’elle fait signe vers un envers, une négativité porteuse d’une liberté inaliénable qu’à un moment de l’histoire on affronte, on défend, au péril de sa vie. Risquer sa vie pour la révolution est constituant de notre humanité, il ne peut pas, me semble-t-il, en être autrement, même lorsque les cieux pacifiques de la démocratie semblent porter leurs augures très loin vers le futur.

 

Anne Dufourmantelle
L’éloge du risque
Ed. Payot et Rivages. 2011

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