Anna

     Sans électricité le temps s’allongea. Les heures s’enchaînaient les unes aux autres dans des jours qui se traînaient avec une lenteur exaspérante. Tous les bruits avaient disparu. Le tintement précis des cloches de l’église du village. Les sonneries des portables. Le vrombissement des avions. Les ronflements du camion poubelle. Le silence, quand Astor dormait, était si oppressant qui l’étourdissait presque.
      Anna apprit à écouter le vent qui faisait frémir les fenêtres et bruisser les feuilles. Les gargouillis de son estomac, les chants des oiseaux. Dans ce calme poisseux, même les vers qui creusaient les poutres lui tenaient compagnie.
     Anna avait toujours été une enfant bavarde. Désormais sa bouche s’emplissait de mots dont elle ne savait que faire. Tandis qu’elle ouvrait les cartons de conserves de lentilles, elle parlait toute seule. « Et voilà. Tout est prêt. Un joli petit repas »
     Même les caprices d’Astor qui avant l’exaspéraient maintenant la faisait se sentir moins seule.
     Et elle apprit à connaître le noir.
     Elle avait grandi en sachant que les lumières de la maison le rejetaient à l’extérieur des fenêtres, et puis sa maman éteignait, on allait dormir et il pouvait allonger ses doigts sombres sur toute chose.
     A cette époque, le noir elle le trouvait dans la cuisine si elle descendait la nuit en cachette pour prendre des biscuits, mais l’horloge du four aux chiffres rouges et le voyant vert de la cafetière lui disaient de se tranquilliser. Les phares de la voiture le déchiraient quand ils sortaient le soir pour aller manger une pizza, ou bien on le tuait un instant avec la lumière du portable. On faisait le noir pour le gâteau d’anniversaire, mais c’était amusant. Il était enfermé dans la cabane à outils, et là oui, il faisait peur. Dans ces ténèbres, qui puaient l’essence et le vernis, la débroussailleuse, le vieil aspirateur, une chaise défoncée, le portemanteau devenaient des monstres prêts à vous déchiqueter. Seuls les rats, dans cette obscurité, se sentaient plus bravaches.
     Mais maintenant le noir l’étouffait, pesait sur elle, et en connivence avec le silence, il l’assommait. Obtus et compact, il pénétrait dans chaque recoin, chaque interstice, dans la bouche, les trous de nez, les pores de la peau. Parfois, il tombait si vite qu’on n’avait pas le temps de s’organiser, parfois, il arrivait doucement, il se mêlait à la lumière, il ensanglantait le soleil et le condamnait à disparaître au fond de la plaine. Les bougies ne servaient à rien. La bulle crépitante qu’elles répandaient ne suffisaient pas à vaincre les ténèbres, au contraire, elles rendaient tout plus sinistre et menaçant.
(…) Nuages ou pluie, froid ou chaud, le noir, tôt ou tard, perdait sa bataille quotidienne contre la lumière.

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Nicocolo Ammaniti
Anna
Grasset. 2016

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