Les nouveaux anciens

(…)

Nous sommes parfaits de nos imperfections.
Nous devons garder espoir ;
nous devons rester patients –
car lorsqu’ils déterreront le jour présent
ils nous trouverons nous : les nouveaux anciens.

Tu vois, tout ce que nous avons ici c’est tout ce que nous avons toujours eu.

Nous avons la jalousie
et la tendresse, les malédictions et les dons.
Mais la détresse d’un peuple qui a oublié ses mythes
et imagine que d’une manière ou d’une autre il n’y a que maintenant,
triste affliction,

faite d’inquiétude et d’isolement –
mais la vie dans tes veines
est divine, héroïque.
Tu es né pour être grand ;
tu dois le croire.
Le savoir.
Le puiser
dans les flammes des poètes.

Il y a toujours eu des héros
et toujours des méchants,
les enjeux peuvent avoir changé
mais rien n’est si différent.
Il y a toujours eu de l’avidité, du chagrin et de l’ambition,
du courage, de l’amour, du péché, de la contrition –
nous restons ces mêmes êtres des commencements, vivant toujours
dans notre fureur, dans notre crasse et nos frictions,
des odyssées quotidiennes, des rêves, des décisions…
Les histoires sont là si tu y prêtes attention.

Les histoires sont ici,
les histoires sont toi,
et ta peur
et ton espoir
est ancien
comme les signaux de fumée,
le langage du sang,
le langage de l’amour languissant.

(…)

Ces dieux n’ont pas d’oracles pour traduire leurs requêtes,
ces dieux ont mal à la tête, un crédit à rembourser et se demandent inquiets
quand ils reverront leurs enfants,
pas de disputes sur leurs préférences –
ils se contentent de faire avec ce qu’ils ont.
Nous sommes les nouveaux anciens.

(…)

Maintenant regarde bien.

Crépuscule, un soir de semaine,
des gamins hurlent et se bagarrent
dans la rue, les voitures ralentissent aux feux
et les jeunes mâles sifflent les filles, se font rembarrer.
Zoom arrière, lentement recule.
Ici, cette avenue, cette rue, cette maison,
Kevin se déplace, gestes hésitants,

pose l’assiette sur la table, se sert une bière
lentement, s’assied, s’apprête à manger,
on le voit observer la chaise inoccupée.
Où est-elle ? Elle n’est pas là.
Un regard sur l’horloge, il hausse les épaules,
baisse les yeux sur ses mouillettes et ses oeufs.
Cette photo sur la cheminée : tous les deux,
plage romantique d’un passé flou ;
Jane rayonne, Kevin tient sa main et sourit avec douceur.
Mon épouse et moi, il soupire, se sent vide.

(…)

Kate Tempest
Les nouveaux anciens
(ce poème a été écrit pour être lu à haute voix)
L’Arche. 2017

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