Immortels ?

D’une manière générale, la vie se plie à leurs désirs. Il faut dire qu’eux aussi ont beaucoup fait pour la vie. Que feriez-vous aujourd’hui, pauvres de vous, sans Google, sans Mac, sans Internet, sans iPhone ? Que feriez-vous, bande de tocards ?

Mais quelque chose leur résiste. Une anomalie, une erreur du système. Ils contrôlent pourtant l’ensemble du processus.

-La mort est une idéologie comme une autre. Parker est debout face à un parterre d’étudiants, de chercheurs et d’entrepreneurs dans une salle de l’Université de la Singularité située dans l’enceinte du pôle de recherche de la NASA, à un kilomètre d’une gigantesque serre en métal où sont construites les fusées.

-De nombreux obstacles entravent l’évolution de l’homme, et en premier lieu sa mortalité. C’est un immense handicap. Or la mort n’est pas obligatoire et inévitable comme on veut bien nous le faire croire. Ce n’est pas une nécessité. Moi, par exemple, je compte bien m’en passer. (Léger relâchement des épaules dans la salle.) Je n’ai pas de temps à consacrer à de telles bassesses. J’ai créé avec Audrey de Grey la Fondation Mathusalem, qui regroupe une trentaine de spécialistes s’employant chaque jour à repousser les limites du vieillissement. A quoi bon vieillir ? Ça vous intéresse, vous ?

Moi pas. C’est ignoble d’être vieux. (Parker se rend compte qu’il a un peu forcé, il y a peut-être des vieux dans la salle. Non c’est bon, il n’y en a pas.) Je ne veux pas offenser les seniors, c’est une profession tout à fait acceptable, mais c’est un peu dégradant, non ? On fait, et puis on ne peut plus faire. Si on pouvait éviter ça, vous signeriez ?

Oh ils signeraient des deux mains les enfants de putain.

C’est la dernière frontière, le dernier territoire à conquérir.

(…)

Parker Hayes ne connaît rien au désir. Il connaît la volonté. Ne sachant rien du désir, il n’a pas de notion de la mort. Le noir infini n’est pour lui qu’une peur, une angoisse sourde, sans le moindre lien avec le vivant. Non seulement la mort n’a pas d’existence mais elle n’existe pas. Elle est entièrement détachée du réel, elle est hors de toute chose. S’il avait fait , plus tôt, l’apprentissage du désir, il aurait appris que la perte lui est consubstantielle, et que rien n’existe qui ne puisse disparaître. S’il s’était livré à ses sens, il aurait vu le noir infini logé dans toute couleur. Mais il n’a pas voulu. Il a choisi l’action, comme si elle était l’antithèse du doute et du néant. Il s’est persuadé qu’il n’avait pas peur.

Il a fini par croire que rien ne pouvait lui arriver.

Le sage avance en sachant tout perdu, le fort et le fou avancent en espérant y remédier.

 

Pierre Ducrozet
L’invention des corps
Actes Suds.2017

 

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