Taqawan

          A cette époque, il était encore possible pour ceux qui le voulaient de pratiquer la révélation du nom par un jeûne en forêt. Cette tradition se perdait mais William avait eu la chance de partir au milieu des bois à l’âge de l’adolescence, sans nourriture. Il se rappelait surtout la première journée, celle où l’estomac commence à faire des bruits, comme une sorte de cri d’incompréhension. Venaient ensuite les crampes. Le sommeil de la première nuit sur des bandes d’épinette faisait du bien au corps et à la tête. Déjà au deuxième jour, le goût de l’eau avait changé. On sentait le trajet du liquide jusqu’au bout de son ventre. On avait l’impression de le voir descendre, de suivre son parcours. L’enfant de quatorze ans restait immobile ou tuait quelques maringouins venus vers lui malgré l’odeur de la graisse de phoque avec laquelle il s’était enduit le corps. On lui avait dit que la vision pouvait venir de jour comme de nuit. Il fallait simplement l’attendre. Dans l’après-midi, une salamandre au ventre orange s’approcha sous les feuilles. William espérait que cette bête n’allait pas être sa révélation, celle qui lui donnerait son nom. Il la fit déguerpir avec des cailloux. Au cours de sa deuxième nuit, son sommeil avait été agité. Il avait fait de mauvais rêves mais ne se souvenait de rien au réveil. Le troisième jour, la faim avait redoublé. Il avait trouvé un rocher au bord de la rivière et y avait passé la majeure partie de son temps. Il surplombait le courant où passaient parfois des ombres vives, poissons remontant la rivière au début de l’été.
          C’est au cours de la troisième nuit qu’il eut son hallucination. Il était dans l’eau mais ne nageait pas, c’était un mélange de liquide et de feu qui le portait. Il était plus grand que nature et ses yeux lui faisaient voir la profondeur du noir dans lequel il flottait. Il pouvait regarder très loin mais comme il n’y avait rien, il ne voyait rien. Il insista. A force de scruter le néant, il avait fini par se discerner lui-même, poisson agile battant des nageoires dans une nuit d’encre, comme si son regard avait fait le tour de la Terre pour le rejoindre. Il était un jeune saumon perdu dans une nuit sans étoiles. C’était le néant mais il sentait pourtant quelque chose. Quelque chose qu’il goûtait. Le sel. Il sentait le sel sur sa langue, dans sa gueule. Cela lui donnait soif. Il fallait trouver une issue pour avoir de l’eau. Alors il se tortillait dans tous les sens pour avancer, ondulait pour s’accélérer. Plus ses efforts étaient grands plus il faisait du sur place. Une lumière apparut au-dessus de lui, un point lumineux qui lui donnait enfin une direction, quelque chose à poursuivre. Ce qu’il fit. La lumière semblait le tirer sans qu’il fasse rien. Il se dirigeait vers elle de plus en plus vite. A mesure qu’il accélérait, de l’eau l’encerclait, le goût du sel disparaissait, il remontait le courant, tiré par la lumière qui s’amplifiait. Au milieu du rêve, il jaillissait tout à coup hors d’une rivière qu’il n’avait jamais vue. C’était un cours au milieu d’un désert. Il n’y avait rien devant lui sauf une immense chute qui tombait du ciel et lui barrait la route. Cette cascade venue de nulle part était infranchissable, mais elle coulait depuis la source de lumière qui l’avait tiré du néant. Alors, d’un bond, d’un seul, il se jeta dans le mur d’eau et se mit à monter à la verticale à toute vitesse. C’était une sensation de toute puissance. Puis arrivé dans la lumière elle-même, tout se déroba d’un coup. Il était à nouveau dans le vide mais au-dessus d’une forêt, au-dessus d’une vallée qui lui rappelait son pays. Suspendu ainsi, prêt à chuter, il sentait le songe prendre une tournure de cauchemar. Il était paralysé. Un prêtre en soutane arrivait au loin, volant comme un aigle, ses habits lui faisaient des ailes noires. Il fonçait droit sur William, saumon dans le ciel. Il avait des bras d’homme mais ses pieds étaient des serres avec lesquelles il se saisit du poisson en riant. Il plana jusqu’au sol, où William découvrit son père prisonnier d’un tonneau de sel rempli à ras bord, d’où seule sa tête dépassait. Juste à côté, sa mère était enroulée dans un filet, jetée à terre, incapable de bouger. Alors le prêtre-aigle parla en langue mi’gmaq et dit :
-Tu es revenu. Tu es saumon revenu de la mer, tu es un taqawan.
A l’instant où l’oiseau laissa tomber sa proie, William se réveilla en sursaut, le corps en sueur, un goût de sel dans la bouche et une soif d’enfer. Il se leva et partit remplir ses mains à la rivière pour boire et s’asperger. Il avait désormais un nom: Taqawan, celui qui pour la première fois revient de la mer pour remonter la chute.

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Eric Plamondon
Taqawan
Quidam éditeur. 2017

 

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