Jérusalem

Peu après trois heures, nous franchissions la route séparant les ruines de l’ancien caravanserail turc derrière lequel s’élevaient l’église écossaise et la gare désaffectée : une autre lumière régnait ici, plus nébuleuse, archaïque, mousseuse. Ce lieu rappelait à ma mère une ruelle balkano-musulmane, aux confins de sa bourgade natale, en Ukraine occidentale. Papa nous parlait alors de la Jérusalem sous domination turque, des persécutions de Djamal Pacha, des décapitations et des flagellations exécutées devant la populace ici-même, sur les dalles de l’esplanade de la gare, construite sur une concession ottomane à la fin du dix-neuvième siècle par un Juif hiérosolymitain du nom de Yosef bey Navon.

(…)

En poursuivant vers le Sud, en direction d’Hébron, nous dépassions de belles maisons en pierre de taille rose appartenant à de riches effendis, à des Arabes chrétiens exerçant des professions libérales, à de hauts fonctionnaires du Mandat britannique et aux membres du Conseil supérieur arabe, Mourdam bey-al-Mattnawi, hadj Rashed al-Afifi, de docteur Emile Adwan al-Boustani, l’avocat Henry Tawil Toubakh, et d’autres résidents aisés de Bakaa. Ici, toutes  les boutiques étaient ouvertes et les cafés résonnaient de musique et de rires, comme si nous avions laissé le sabbat derrière nous, prisonnier du mur imaginaire qui lui barrait la route là-bas, quelque part entre Yemin Moshe et l’hospice écossais.

 

Amos OZ
Une histoire d’amour et de ténèbres

Gallimard. 2005

 

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