Danse le Mia, en mode zoukouss

A l’époque, simple gardien de la paix, il justifiait (auprès de sa coulie concubine) ses absences nocturnes par des histoires de plan Orsec expérimental, et hantait les viviers féminins de zoucs, bals, et d’autres coulés-sirop. Cette nuit-là, il avait choisi La Bananeraie, paillote en vogue, où musiquait l’orchestre italien de Nemours Jean-Baptiste. Après un décollage au Whisky-coca arrosé d’une bière blonde (indispensable pour ne pas macayer devant la femme), il avait parcouru la grande salle, repérant les têtes intéressantes dans ce qu’il appelait « le bétail ». Il longea l’estrade où l’orchestre distillait Ti-Manman chérie, navigua entre les tables selon une déambulation étudiée qui constituait le rituel du kalieur, séducteur en bal : voir et se faire voir. Faire voir la Pierre Cardin cintrée, déboutonnée sur la toison de la poitrine, la menue Martinique au bout de la chaîne en or, et (maman !) la petite croix lovée aux creux des clavicules sous une chaîne plus courte. Faire voir le pantalon haute taille, l’escampe, la ceinture de cuir fin, le paquet de cigarettes américaines (les Mélia, locales, te discréditent !) tenu du bout des doigts par la main à gourmette et à grosse chevalière. Durant le déplacement, fumer en longues bouffées extatiques, avec torsion du poignet favorable au miroitement de la montre. Cependant, sillage frais et tenace, le parfum signe une présence. La jeune Bouaffesse appliqua cette technique avec la foi de l’expérience. Or, il est des jours difficiles pour les Kalieurs. Des jours où les bals n’attirent que des femmes à casque, fleurant la vaseline et le cheveu brûlé, à robes rouges et souliers blancs 45 à talons, parfumées au ploum-ploum, et qui se refusent sauvagement à la danse si le désirant est plus noir que Bouaffesse avait la peau marron clair. Il y avait pire, mais à cette époque, pour un kalieur, il y avait mieux. Après trois refus, il méditait ces vérités quand apparut une créature abordable. Assise seule près de l’orchestre, elle sirotait des yeux le chanteur. Il regarda la robe : à volants, bien moulée sur ce qui n’était encore que simples rondeurs. Il regarda les chaussures : noires, à talons mi-plats. Il regarda le style : lèvres fardées rose, peau luisante atténuée par la poudre, paysanne-bitaco mais gentille. Final : une petite fraîcheur à grands yeux innocents qu’un kalieur en dérade ne pouvait négliger. Le jeune Bouaffesse invita la jeune fille dont il saurait bientôt qu’elle s’appelait Lolita Boidevan, sans se douter qu’une charge d’années plus tard, elle se surnommerait Doudou-Ménar, femme à scandale en cinémascope (et couleurs par Deluxe).

L’emballage fut aisé. Un calypso-mambo très digne. Puis un cha-cha-cha au cours duquel Bouaffesse exécuta les pas les plus récents, avec pliures du genou, tintements de la gourmette et voltes parfumées. Quand Nemours Jean-Baptiste entonna la Ginette, puis le Dimanche matin (sur lequel nos musiciens gardent une longueur d’envie), le jeune Bouaffesse entamait les frôlements du ventre, la cassure de la Belle par-dessus l’avant-bras glissé au creux des reins. L’entreprise de la cassure est essentielle car, aboutie, elle livre à l’artiste le capital de la convoitée. Bouaffesse réussit dignement sa cassure deux secondes avant la fin du morceau (il faut bien calculer ça) et put, sans effaroucher sa proie, onduler des hanches un lafouka lascif. Mélodie achevée, il s’inclina comme un Chinois et se perdit dans le noir de la salle (le coup du Chinois est double: il garde intact le mystère de la voix, et atteste singulièrement d’un bonheur). Depuis une ombre, Bouaffesse compta les danses, juste trois afin de condenser le mystère, se faire désirer et, surtout, éponger la première sueur ( la séduction en cours, le kalieur se doit de ne pas transpirer). Etape décisive : on resurgit, frais, souriant, en on l’invite de loin (toujours l’amener à marcher vers toi, pitite). Ou elle accepte, ou elle refuse. Si elle refuse : whisky et bière blonde avant d’aller chasser ailleurs. Si elle accepte : cassure extrême, lafouka torride et ivresse à la fois. Messieurs et dames, Lolita Boidevan accepta.

Le charroi de la Belle eut lieu en D.S. climatisée, au rythme d’un slow d’Otis Redding, coulé des cinq enceintes dissimulées dans l’habitacle. Tout s’était déroulé à l’huile pour Bouaffesse : la cassure, le lafouka méchant, les vibrations d’une voix travaillée dans un lobe d’oreille : C’est quoi ton petit nom ? humm, Lolita, joli-joli, oh c’est sirop de danser avec toi…, Otis Redding et sièges couchettes. Bouaffesse portait ses estocades d’après-bal en bordure de mer. L’horizon jaunissant au-dessus des rumeurs océanes suscitait en lui des ardeurs fertiles, et ses performances n’étaient pas seulement dues aux exigences glandulaires (bien connues) des nuits blanches. Sans être scabreux, il est bon de signaler qu’il commença par la salsa du dominicain (difficile !) et s’il conclut par le sarclage du vieux nègre sautillant, ce qui (si véritable) peut lui valoir ce classement d’international appelé de ses vœux lors de beuveries policières.

Il existe un art du charroi et des amours fugitives. On saisit l’instant pour être éblouissant. Le charroi c’est l’Eclair, l’Amour compact et absolu, une brièveté qui rejoint l’éternité. Doudou, nous n’irons pas haler ensemble la senne du temps, personne n’en rapporte rien : avec le temps c’est le temps qui gagne, disent les nègres par-ici. Bouaffesse (bien qu’il ne l’eût jamais avoué à la coulie mise en cave avec deux trois enfants) y souscrivait, et il l’expliqua longuement à la jeune amoureuse encore bouleversée par le chant de sa chair: Je ne t’oublierai jamais…

 

 

Patrick Chamoiseau
Solibo Magnifique
Gallimard / Folio.1988

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