L’endroit le plus …

Le dernier samedi de terminale, Calista était montée avec Jess, Kai et Alessandra jusqu’au Sunset Ridge du mont Tamalpais. Dans une clairière, ils avaient allumé un feu interdit – l’idée d’Alessandra était de brûler leurs cahiers et leurs manuels pour marquer la fin de leur ancienne vie.
Les collines jaunes plongeaient dans l’ombre – en dessous s’étendait Muir Woods, la célèbre forêt de séquoias réservée aux touristes. A l’ouest, derrière la crête, le soleil sombrait dans le Pacifique. Les amis de Calista buvaient  des bières et fumaient des joints autour du feu, mais elle se contentait de regarder, et de prendre des photos sur son téléphone pour fixer ce moment.
Dans quelques mois, ils auraient tous quitté ces lieux (…)

De l’autre côté du feu, Alessandra accrocha une mèche de cheveux derrière l’oreille de Kai, puis ils s’étendirent et commencèrent à s’embrasser.
Calista se leva, et sans but précis, se retourna et entreprit de grimper la colline dans le crépuscule. Elle marcha pieds nus sur la terre recuite. Le sentier plongea sous des séquoias géants ; la terre y était plus fraîche et plus humide. La touffeur la ramena brutalement sous la terrasse chez Abigail – la mauvaise bière, le bourdonnement à ses oreilles, leurs rires sans fin, jamais elles n’avaient autant ri. Et elle sentit son coeur se libérer dans sa poitrine. Il se mit à fondre sans qu’elle pût le maîtriser. C’était comme de vouloir emprisonner dans ses mains l’eau d’un ruisseau. Elle pleurait. Elle l’imputa au sevrage, à la vue des doigts d’Alessandra dans les cheveux de Kai, à la conscience qu’ils passaient leur dernière soirée ensemble tels qu’ils étaient maintenant, à l’obscurité des bois, à leur beauté indéfectible. Parvenue dans une clairière au milieu des arbres, elle se coucha sur le sol. Les étoiles tournoyèrent au dessus d’elle dans le crépuscule.
Rien de magique dans tout ça, mais quand elle ferma les yeux, Calista sentit la montagne tout autour d’elle. Le cri des buses à queue rousse, le grincement des sauterelles, le frisson des séquoias dans le vent derrière elle, le murmure de l’herbe à ses oreilles. Elle était là, étendue, à l’écoute, et la vie trépidait sans elle.
Cela vint des montagnes ou cela vint du fond d’elle même. Cela n’avait aucun sens de rester couchée là. Il n’y avait aucune explication, aucun remède, dans tout ce que quiconque pouvait lui dire. Elle avait envie de mourir pour ce qu’elle avait fait, mais elle avait dix-huit ans : elle avait envie de vivre.
Il suffisait de prendre la décision. De se lever. D’ôter la terre sur ses vêtements, de tourner les talons et de retrouver ses amis dont les éclats de rire lui parvenaient à travers les arbres, ses amis qui avaient leurs défauts mais qui, oui, étaient vivants ; il suffisait de sortir de son sac les derniers restes du lycée et de les jeter dans le feu. Et comme les flammes dévoraient et noircissaient les papiers, elle comprit que tout se résumait à ça et, quel que soit l’avenir, elle s’efforcerait, comme tous les autres, de vivre dans ce monde merveilleux.

 

Lindsey Lee Johnson
L’endroit le plus dangereux du monde
Ed JC Lattes. 2017

endroit

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s