La condition humaine

Cinq boulettes. Depuis des années il en s’en tenait là, non sans peine, non sans douleur parfois. Il gratta le fourneau de sa pipe ; l’ombre de sa main fila du mur au plafond. Il repoussa la lampe de quelques centimètres ; les contours de l’ombre perdirent. Les objets aussi se perdaient : sans changer de forme, ils cessaient d’être distincts de lui, le rejoignaient au fond d’un monde familier où une bienveillante indifférence mêlait toutes choses – un monde plus vrai que l’autre parce que plus constant, plus semblable à lui-même ; sûr comme une amitié, toujours indulgent et toujours retrouvé : formes, souvenirs, idées, tout plongeait lentement vers un univers délivré. Il se souvint d’un après-midi de septembre où le gris parfait du ciel rendait laiteuse l’eau d’un lac, dans les failles de vastes champs de nénuphars ; depuis les cornes vermoulues d’un pavillon abandonné jusqu’à l’horizon magnifique et morne, ne lui parvenait plus qu’un monde pénétré d’une mélancolie solennelle. Sans agiter sa sonnette, un bronze s’était accoudé à la rampe du pavillon, abandonnant son sanctuaire à la poussière, au parfum des bois odorants qui brûlaient ; les paysans qui recueillaient les graines de nénuphars passaient en barque, sans le moindre son ; près des dernières fleurs, deux long plis d’eau naquirent du gouvernail, allèrent se perdre avec nonchalance dans l’eau grise. Elles se perdaient maintenant en lui-même, ramassant dans leur éventail tout l’accablement du monde, un accablement sans amertume, amené par l’opium à une pureté suprême. Les yeux fermés, porté par de grandes ailes immobiles, Gisors contemplait sa solitude : une désolation qui rejoignait le divin en même temps que s’élargissait jusqu’à l’infini ce sillage de sérénité qui recouvrait doucement les profondeurs de la mort.

 

André Malraux
La condition humaine
Ed Gallimard. 1933/ Prix Goncourt

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s