Mouvement par la fin

 

Je me résous à parler puisque cela aussi sera emporté.

Quelques minutes avant mes plus longues crises je vois distinctement, je vois car la joie est alors mon seul besoin, des trombes d’eau s’abattre par une ouverture du plafond et dans la mer d’orage se déplacer la masse noire d’un soleil.

Je m’autorise une injection dont le pouvoir ne désagrège pas la douleur mais la couvre d’une peau et m’isole pour un temps dans un corps d’où je peux écrire.

Génétique, mon infirmité me domine. Penser à elle mène vers la perfection l’oeuvre de la maladie.

Il pleut des barbelés. Suspendues à des centaines de griffes, mes mains cherchent le souvenir de leurs gestes.

Voici les dernières choses du monde : un drap chaud, un bruit de porte pneumatique, un garrot. Je m’endors sur Les sept Paroles du Christ sur la croix de César Franck. M’en souviendrai-je ?

La maison est en paix. La lumière attire un papillon qui me rappelle au contact physique de l’air libre. Ma pensée, métaphore de la vie, de détache de la terre. J’oublie que je sais que ceci est mon corps quotidien. Quand cette heure touchera à sa fin je lui disputerai ses ailes.

Là où je me tiens le silence me limite. L’instant de la mort se refuse toujours. Il est la profondeur sensible du ciel.

Une buse tourne sur le vieux mur. Enlevé dans ses cercles je voyage, porté par les épaules, comme une croix. D’en haut tout est offert. Je vois un filet d’or autour du cimetière, l’ornière saluer le feu du ciel. La terre est sans chagrin.

Si loin de cette vie, dans la nuit calme, crie l’oiseau de proie.

Un bruit. Ceux qui m’aiment quittent la chambre. Leur absence reste longtemps imprimée dans l’air. Le vent fait craquer les vitres. La porte garde le corps de ce côté quand la pensée se déchire et disparaît nulle part.

Je ne voudrais pas être seul, en allant vers la fin devenir un paysage, un village au désert, invisible de jour quand les mirages l’entourent, dévoilé par le crépuscule aux étoiles légères quand, vif sur le chemin du voyage, il oriente l’éveillé en son vide intérieur.

Le soleil est dans les stores, il y était avant l’aube, déjà.

La lumière est comme la chair, matière de la pensée : dans sa peur de disparaître elle s’affirme vivante. Il n’est de mauvaise heure pour qui a perdu l’angoisse de penser sa mort et le désir de raconter son rêve

Sous le pont qui touche la fenêtre, à chaque passage du train, la chambre s’emplit de ferraille.

Le cœur léger, je patiente au milieu des fumées, mes forces inutiles dispersées alentour. A mon réveil je ne reconnais rien. Un rythme de houle relève un peu la vie, l’océan appelle en battements. Personnage réduit à sa seule présence, j’entends à peine, à peine. J’existe sans vivre car plus rien ne m’éclaire. Sur une de mes jambes nues un papillon se pose comme dans la cendre.

Libre devant l’immense, soudain.

Incise l’amour, soulage la joie, disperse au milieu des espaces la déploration comme le désir. Souffrance ou miracle de beauté ? Présence du réel dans les vagues et par-dessus l’étendue, le phare, force vacante et destinée. La nuit tourne avec le ciel, emportée par ses rayons, l’infini dans cette seule étoile et toute la douleur.

Toi qui espères une délivrance selon ton cœur, la faveur d’une mort sans peine, pense qu’elle te semblera toujours prématurée. Perds l’illusion de ton âme éternelle, c’est de ton corps que tu ne cesses de tomber. L’oeuvre qu’il t’est donné de faire est de sang et d’eau, c’est ton corps-patrie conçu à l’usage de la souffrance. Pense que la mort est outrepassée chaque fois que tu souffres car ton esprit voit le jour dans ta douleur.


Rien ne fut perdu. Rien ne manque, le ciel est aussi blanc qu’au temps des premiers êtres. Dirais-je que ce dénuement me convient ?

Oui

Un portrait de la douleur est un récit d’absence incommunicable, à la fois la plus intime et la plus partagée, qui oppose celui qui souffre au reste de l’humanité mais rend identiques le frère et l’étranger, la douleur me fut offerte au lieu de la vie. Je n’ai donc nul ennemi car le mal permanent où je grandis m’a fait son égal.

Enfant qu’une caresse suffisait à briser, j’ai grandi sous un casque, sanglé à un matelas. Malgré ces précautions, pas un os qui ne soit rompu, pas un tendon, un ligament sans couture ou plastie.

C’est un second hiver qui fait socle à ce corps gisant dans une extrême détresse. Il serre contre lui sa peau

Je n’ai pu me partager entre plusieurs amours. Maîtresse dans son arche la douleur en croix de fer me réclame à ses pieds.

La douleur est un morceau du soleil. Je dis ces mots de l’intérieur de mon corps où la douleur décide de l’oeuvre à venir. Ma parole n’exprime pas mon mal, elle est mon corps malade. Je ne peux la changer car elle tire vérité de sa limitation. C’est exilé dans la douleur que je trouve l’oubli, une façon infiniment lente de mourir. J’accède enfin au temps immobile d’une souffrance exprimable.

Je pousse mon fauteuil roulant sur la terrasse vers un arbre en contre-jour. La douleur plus intense retient son abondante lumière pour que je contemple l’espace ouvert. Unie à la profondeur bleutée du silence, l’ombre est une vérité à la portée du regard.

Tu connais ce passage qui plonge tes yeux dans l’obscurité. L’infini du ciel nocturne entre lentement dans ton regard. Alors tu tombes entre les étoiles, tu découvres un astre d’une noirceur inconnue sur terre. Son noyau de glace est couvert de flammes, il voyage si vite que la nuit brûle sur lui.

 

Philippe Rahmy
Mouvement par la fin
Un portrait de la douleur

Cheyne éditeur. 2005

 

Né à Genève en 1965, est atteint de la maladie des os de verre

3 réflexions sur “Mouvement par la fin

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