Il faudrait

Les chats ont cette habitude caractéristique : lorsqu’ils ont repéré un emplacement qui leur paraît confortable, qu’il s’agisse d’une parcelle de duvet, du coussin d’un fauteuil ou de vos genoux, avant de s’y installer, ils le pétrissent de leurs griffes à n’en plus finir, en ronronnant à plein régime, comme si l’anticipation du plaisir était déjà un plaisir. Ce moment où ils s’y laisseront tomber d’un petit déhanchement, se coulant dans le creux moelleux qu’ils auront amené à la température idéale, ils le retardent à l’infini, conscients d’avoir la vie devant eux. Le temps qu’ils mettent à le préparer n’a d’égal que le temps où ils y resteront lovés, formant un cercle parfait, le museau enfoui dans les pattes, astres tournoyants, comme s’ils étaient sortis du temps et entrés dans une dimension qui leur permettait de n’être définitivement plus concernés par l’écoulement linéaire des minutes et des heures.
Il faudrait pouvoir s’offrir de longues périodes où l’on ferait comme eux. Il faudrait pouvoir émerger en douceur d’une nuit de sommeil qui vous déposerait sur la grève du jour comme le ressac d’une mer calme, au lieu de subir l’élancement au cœur, la déchirure du rêve que provoque la stridence du réveil. Il faudrait pouvoir rester encore un peu allongé, bien au chaud, à écouter les bruits les plus ténus dans la maison et au-dehors, à rêvasser, à contempler le plafond et à passer en revue les mille bonnes raisons de se lever, à réfléchir à ce que l’on projette de faire, à se pourlécher en composant le menu du petit déjeuner – pour moi, un thé vert à la fraise, un chocolat chaud et un croissant à tremper dedans, de la guimauve à la framboise ou à la banane, des amandes grillées, un jus d’oranges pressées et un yaourt au lait de brebis avec une cuillère à soupe de miel ; et pour vous ? Alors l’élan nécessaire pour repousser la couette d’une ruade, pour renouer avec la verticalité et poser le pied par terre, répondrait à une nécessité intérieure irrésistible, le cœur battant d’impatience, plutôt qu’à ce sursaut de courage et de résignation mêlés par lequel on se boute soi-même hors du lit. Il faudrait pouvoir mettre de la musique, allumer quelques bougies et déjeuner tranquillement, en conversant si l’on n’est pas seul, en contemplant les jeux de la lumière sur les murs et le décor de la pièce, ou l’atmosphère gorgée d’ombre des jours gris et pluvieux, que trouerait l’éclairage des lampes. Puis viendrait le moment d’entrer pleinement dans la journée : faire sa toilette, aérer la chambre, ouvrir le lit, le battre et le refaire avec soin, jusqu’à ce que sa surface généreuse et sereine évoque celle de la mer que l’on admire en plissant les yeux, jusqu’à ce que son aspect ordonné, à nouveau intact, dissipe les dernières brumes de la nuit écoulée, tout en vous parlant déjà des voluptés de celle à venir. Ensuite, on pourrait vaquer à ses occupations, quelles qu’elles soient. De temps à autre, une tâche ménagère fournirait l’occasion d’une pause, d’une remise en mouvement. En étendant une lessive, en lavant une tasse, tel un plongeur remontant brièvement à la surface pour embrasser le panorama du regard entre deux explorations sous-marines, on prendrait du recul et on verrait se dénouer, sans même y penser, les difficultés du travail sur lesquelles on s’acharnait en vain.

Mona Chollet
Chez soi – Une odyssée de l’espace domestique
Ed La Découverte. 2016

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