Le Pavillon d’Or

J’eus beau rester quelque temps immobile : le vent glacé qui m’assaillait me dérobait toute pensée. Je repris la marche face au vent. A ces maigres terres se succédaient des terres stériles et pierreuses; l’herbe y était à demi séchée; seule verdure : des herbes folles pareilles à de la mousse, plaquant au sol leurs brins crêpés et tout froissés. La terre n’était déjà plus qu’un mélange de sable.

Je perçus sourd et tremblé. Des voix humaines aussi. Ce fut quand, inconsciemment, je tournais le dos au vent féroce pour contempler le pic Yura-ga-take.

Je cherchais d’où venaient les voix. Un sentier descendait vers la plage, longeant la falaise nasse. Je savais que, contre l’érosion prodigieusement rapide, une digue, encore discontinue, était en cours de construction. Blancs comme des os de squelette, des pilotis de béton gisaient ça et là ; la couleur du ciment frais sur le sable avait quelque chose d’étrangement alerte. Le ronronnement venait de la bétonnière déversant le ciment dans les coffrages. Quelques ouvriers au nez rougi par le froid regardèrent avec suspicion mon uniforme d’étudiant. Je leur jetai un coup d’oeil rapide. Là s’arrêtèrent les politesses des frères humains que nous étions.

La grève dévalait vers la mer où elle plongeait en entonnoir. Foulant le sable de granit, je m’avançai vers la ligne des vagues. C’est alors que, pour la seconde fois, je me senti inondé d’allégresse, certain que chaque pas me rapprochait de la CLÉ de mon illumination de tout à l’heure. Le vent dur, glacé, gelait mes doigts sans gants, mais je n’y prenais pas garde.

C’était donc la mer du Japon ! La source de tous mes malheurs, de mes pensées ténébreuses, de ma laideur et de ma force ! Qu’elle était houleuse ! Les vagues, sans repos, l’une suivant l’autre, roulaient vers la côte. Entre deux replis, on devinait la surface grise et lisse de l’abîme. Dans le ciel lugubre, au-dessus du large, les nuées entassées alliaient la délicatesse à la pesanteur; car leur masse lourde, sans frontières nettes, avait comme une frange de duvet froid, d’une insurpassable légèreté, qui emprisonnait ce qu’on pouvait prendre pour un coin de ciel bleu pâle. Les collines violettes du promontoire défiaient les flots de plomb. Chaque chose était prise dans un mélange d’agitation et d’inertie, des forces sombres jamais en repos et de reflets immobilisés dans un figement minéral.

Yukio Mishima
Le Pavillon d’Or
Gallimard. 1961

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