A l’aube du 7 octobre, à 6h54 précises
Nous nous endormons bercés par nos préoccupations quotidiennes: un examen à la fac, l’achat d’une tenue, une candidature incertaine pour un nouvel emploi. Puis , brusquement, tout bascule. Les alarmes changent de ton. Les cours sont suspendus, les examens annulés. Partout, la poudre des armes éclate. Aj-Jazeera passe au bandeau rouge. Nous allumons la radio, ouvrons Telegram, essayant de comprendre, de réorganiser mentalement ce qui, désormais, n’a plus de sens. A Gaza, tout peut changer en un instant.
Le matin du 8 octobre, à 11h30 précises
Nos réseaux sociaux se transforment en maisons endeuillées, en tentes dressées pour recevoir les condoléances. Nous scrollons de compte en compte, de publication en publication, comme on traverse une place où les cortèges funéraires se croisent et s’entrelacent. Mon Dieu, que ces jours sont lourds !
Le soir du 8 octobre, à 22h02 précises
Les Etats-Unis annoncent l’envoi d’un porte-avions pour soutenir l’entité sioniste. Tant mieux. Avec un peu de chance, une fois libres, nous le transformerons en restaurant flottant.
Le 9 octobre, à 16h52 précises
Lors des guerres précédentes, il y avait des schémas. Les cibles suivaient une logique: une fois, les familles; une autre, les mosquées; parfois, les rues ou les immeubles. Nous pouvions lire les trajectoires des avions, anticiper la durée de l’horreur.
Cette fois, il n’y a ni schéma, ni logique. Tout est touché. Le nord, le sud, le centre : un bombardement aléatoire, dévastateur, total.
Un massacre collectif. Un chaos absurde.
Nous regardons passer les avions, le souffle retenu. Puis viennent les larmes et la seule prière qui nous reste: Mon Dieu, nous n’avons que toi.
Le soir du 9 octobre, à 18h39 précises
Chers tous,
Si nous venions à perdre tout contact, couvrez-nous de vos prières. Dites que nous avons tenu bon. Dites que nous sommes restés libres. Nous confions Gaza à Dieu, notre seul protecteur.
Le matin du 10 octobre, à 9h29 précises
Chaque jour, nous comptons: qui est encore là, qui ne l’est plus. Les rues, les quartiers, tout devient martyred. Gaza entière vacille sous les décombres. Et pourtant, nous disons: Loué soit Dieu.
Le soir du 10 octobre, à 20h56 précises
Que Dieu protège les oranges de leur phosphore,
les nuages de leur fumée,
et nos coeurs de la douleur.
Le matin du 11 octobre, à 11h09 précises
Gaza dépasse l’imaginable. Elle résiste, défiant l’histoire, les idoles, les mensonges. Et quand cette humanité fragile s’effondrera, Gaza restera, symbole de courage, de miracle.
Nous avons fait tout ce qui était encore en notre pouvoir. Le reste appartient à Dieu.
Le 12 octobre, à 14h30 précises
Des arbres généalogiques entiers s’effondrent, Gaza denient un désert funéraire, un cimetière à ciel ouvert. Et nous, silencieux, contemplons nos tombes avec gravité.
Le soir du 13 octobre, à 20h13 précises
Ici la mort est plus rapide qu’un clic, plus fulgurante qu’un appel téléphonique sans réponse;
Le soir du 15 octobre, à 20h47 précises
Là-haut, une nouvelle Gaza prend forme. Sans sièges, sans chagrin, sans sang. Un paradis où médecins, poètes, journalistes reconstruisent ce que la terre a détruit
Le matin du 17 octobre, à 11h46 précises
Des enfants dont les noms n’ont jamais été prononcés meurent en silence.
Le soir du 18 octobre, à 20h58 précises
Un sac de restes humains. Cinq linceuls. Voilà nos photos de famille.
Le soir du 19 octobre, à 21h20 précises
Tout le quartier Zahra s’effondre, tour après tour. Une ville entière tombe dans un cri.
Le 20 octobre, à 16h52 précises
A Gaza, nous sommes tous en présence de Dieu. Martyrs ou témoins, nous attendons. Son jugement.
Ce soir là, Hiba Abou Nada et sa famille furent tués dans leur maison de Khan Younés, emportés dans un silence que seule la prière pouvait briser.
Hiba Abou Nada
Palestine en éclats
Anthologie de la poésie palestinienne féminine contemporaine
Nida Younis
Ed Al Manar. 2025









