Killing-an-arab: dans le texte…

« Killing an arab »: « L’Etranger », au son de The Cure, en 1978. Avec son chanteur Robert Smith, l’esprit de provocation nihiliste punk offrit à la philosophie de l’absurde une nouvelle jeunesse. en s’exposant aux mêmes contresens…

Récupération simpliste ou justice rendue à la teneur adolescente de la philosophie de l’absurde? A l’écoute de Killing an arab, ce qui frappe, c’est l’exceptionnelle qualité de l’appropriation. Tout d’abord parce que Robert Smith connaît parfaitement le roman, qu’il adresse systématiquement à la presse en complément du disque lors de sa sortie. La chanson relate la scène du meurtre de l’Arabe qui clôt la première partie du texte. Et tout y est. Les cymbales du soleil qui font « battre les veines du front sous la peau », le sable, le ciel, le vide. Ce sont deux minutes vingt de musique composée dans la totalité de mi mineur, ponctuée de drones et de petits soli construits sur des gammes exotiques (notamment phrygienne, hongroise et romaine). Tandis que le texte trace l’oscillogramme plat d’une condition absurde ([« Quoi que je choisisse/ Cela revient au même / Je suis vivant / Je suis mort« ]), les harmonies de seconde, de quarte diminuée et de septième augmentée renforcent dans leur stridence la tension insurmontable entre le colon et l’Arabe, entre le monde et l’étranger.

Sous les coups contrôlés de cymbale crash, la rythmique accélérée distord tout ce que l’exotisme pouvait avoir de chatoyant. Faussement familier, le riff se fait obsessionnel et circulaire, irritant comme les trois notes que l’un des deux Arabes tire de son petit roseau, un peu plus tôt sur la plage, tandis qu’après chaque refrain, la caisse claire scande les quatre coups tirés sur le corps inerte, ces « quatre coups brefs » que Meursault a frappés comme par mégarde à « la porte du malheur ».

Fidèle au texte de Camus, tout en l’interprétant musicalement d’une manière que l’écrivain n’aurait pu anticiper, Smith ajoute cependant une indication textuelle qui conclut cette parfaite leçon d’appropriation: [« Fixant la mer/ Fixant le sable/ Me fixant moi-même/ Reflété dans les yeux/ De l’homme mort sur la plage« ]. Hébété sur la plage, l’étranger se voit lui-même dans le regard de l’Arabe, dans le regard de l’homme mort, qui est peut-être déjà lui. L’étranger de The Cure n’est pas seulement étranger à son acte, étranger à lui-même, il est l’Arabe, il est l’autre, sans parvenir toutefois à se réconcilier avec sa propre altérité. Du monde colonial de Meursault à la société postcoloniale de Robert Smith, les frontières se sont encore brouillées. Il n’y a plus cette séparation, objective chez Camus, entre le colon et le colonisé, mais soi et un autre, un autre qui est déjà soi. L’étrangeté est plus intérieure que jamais.

Aux antipodes des intentions de Smith, le morceau fut la source d’un dramatique malentendu. Au début des années 80, le mouvement raciste anglais du National Front en fit son hymne, et Smith regretta ce titre toute sa vie. Comme Camus, en qui certains crurent déceler un défenseur implicite de la domination française en Algérie, Smith entraîna avec sa chanson une foule de faux amis, fiers d’entonner son refrain comme un appel au meurtre. C’est sous le titre de « Killing an Englishman », « Kiling another » ou même récemment de « Kissing an, Arab » qu’il s’autorise encore à la chanter. Pourtant, dans la bouche de ce petit punk adolescent, la philosophie de Camus sonnait juste, n’en déplaise à tous les malentendants.

Agnès Gayraud
« Albert Camus.La pensée révoltée ».
Les Intemporels. Philosophie magazine. 2013

Debout sur la plage
Un pistolet à la main
Je fixe la mer
Je fixe le sable
Je fixe le canon
Sur l’Arabe à terre
Je vois sa bouche ouverte
Mais je n’entends aucun son

Je suis en vie
Je suis mort
Je suis l’étranger
Qui tue un Arabe

Je peux me retourner
Et m’en aller
Ou je peux tirer avec le pistolet
Je fixe le ciel
Je fixe le soleil
Quoi que je choisisse
Cela revient au même
Absolument rien

Je sens le recul de la crosse d’acier
Lisse dans ma main
Je fixe la mer
Je fixe le sable
Je me regarde fixement
Reflété dans les yeux
De l’homme mort sur la plage
L’homme mort sur la plage

Robert Smith (The Cure.1978)

(texte original en anglais)

Standing on the beach
With a gun in my hand
Staring at the sea
Staring at the sand
Staring down the barrel
At the Arab on the ground
I can see his open mouth
But I hear no sound

I’m alive
I’m dead
I’m the stranger
Killing-an-arab

I can turn
And walk away
Or I can fire the gun
Staring at the sky
Staring at the sun
Whichever I chose
It amounts to the same
Absolutely nothing

I feel the steel butt jump
Smooth in my hand
Staring at the sea
Staring at the sand
Staring at myself
Reflected in the eyes
Of the dead man on the beach
The dead man on the beach

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