Au final

A quelques mètres de lui, les poules picorent dans un commencement de ténèbres, où leurs serres jaunes poussent d’un grattement sec la poussière grise. Tristement, il regarde cette péninsule de terre et son esprit compose par petites touches l’esquisse de son unique résident, le portrait du fugitif en vieil homme. Il l’envisage immobile derrière ces fenêtres aveugles. sans action, pas de personnage. Son croquis ne ressemble à rien. C’est un homme fier et rempli de honte, oublieux d’un passé qu’il se narre éternellement, héros de victoires sans lustre, adulé de loin, craignant d’être moqué de près. Un homme aux prises avec ses trahisons, ses reniements, ses certitudes, fragile et impatient, son histoire coupée de toute conclusion définitive -un homme qui serait une île dont il faudrait cartographier chacune des gorges, des plages, des criques et cimes. Il reprend sa marche et de cette île incertaine il cerne les contours, l’indécision lancinante de sa jeunesse, se demandant par intervalles si ce qui se dresse devant lui est réel, ou pure fantaisie. Dans un bref sursaut de conscience, il s’aperçoit que son esprit joue maintenant une partie diabolique dont il est à la fois acteur et spectateur, et tout en scrutant ces fenêtres aveugles, il ralentit, son pas comme contrecarré par ses pensées.

Au final, c’est la lumière raréfiée du crépuscule sur les sommets et le vent dans les mûriers qui le poussent vers la porte, ses yeux toujours posés sur la paire de bottes, dispersant au passage l’indigne nuée de poules. Laissant derrière lui la trame du Sébastien d’avant qu’il croit entendre crépiter dans les ronces telle une membrane sèche, il frappe, entrouvre la porte et pénètre dans la solitude de la maison, cette patrie chimérique qu’il est depuis longtemps sur le point de rejoindre.

David Boratav
Portrait du fugitif
Ed. Phébus.2016

fugitiv_sarajevo_grbavicaEt que c’était justement ce droit-là que nous étions en train d’étudier, pendant que sous nos yeux, l’histoire bégayait, se répétait, augmentée des sophistications modernes que les Serbes destinaient aux caméras, l’histoire avec toutes ses atrocités derrière, comme les voix d’un choeur antique récitant à tue-tête leurs litanies sinistres.

 

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