Au cœur des ténèbres

coeurdestenebres1.jpgJe regardais la côte. Regarder d’un navire  la côte filer, c’est comme réfléchir à une énigme. La voilà devant vous – souriante, renfrognée, aguichante, majestueuse, mesquine, insipide ou sauvage et toujours muette avec l’air de murmurer. Venez donc voir. Celle-là était presque sans visage, comme en  cours de fabrication, d’aspect hostile et monotone. Le bord d’une jungle colossale, d’un vert sombre au point de paraître presque noir, frangé d’une houle blanche, courait droit comme une ligne tracée à la règle, loin, loin le long d’une mer bleue dont le scintillement était estompé par un brouillard traînant. Le soleil était violent, la terre semblait luire et dégoutter de vapeur. Ca et là des tâches d’un gris blanchâtre apparaissaient groupées au-delà de la horde blanche, avec à l’occasion un drapeau qui flottait au-dessus.

“ (…) Notre machine allait, s’arrêtait, nous débarquions des soldats, nous repartions, débarquions des gabelous pour percevoir l’octroi sur ce qui paraissait une sauvagerie abandonnée de Dieu, avec une baraque en tôle ondulée et un mât de drapeau perdu dedans…

(…) La voix de la houle perçue de temps à autre était un plaisir positif, comme le langage d’un frère. C’était quelque chose de naturel, cela avait une raison, un sens. Parfois un bateau venu de la côte donnait un contact momentané avec la réalité. Il avait des pagayeurs noirs.

(…) Apparemment les Français faisaient une de leurs guerres dans les parages. Le pavillon du navire pendait mou comme un chiffon; les gueules des longs canons de six pouces pointaient partout de la coque basse: la houle grasse, gluante le berçait paresseusement et le laissait retomber, balançant ses mâts grêles. dans l’immensité vid de la terre, du ciel et de l’eau, il était là, incompréhensible, à tirer sur un continent. Boum ! partait un canon de six pouces : une petite flamme jaillissait, puis disparaissait, une petite fumée blanche se dissipait, un petit projectile faisait un faible sifflement – et rien n’arrivait. Rien ne pouvait arriver. L’action avait quelque chose de fou, le spectacle un air de bouffonnerie lugubre, qui ne furent pas amoindris parce qu’un à bord m’assura sérieusement qu’il y avait un camp d’indigènes – il disait ennemis ! – cachés quelque part hors de vue…”

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Joseph Conrad
Au cœur des ténèbres.1899
Flammarion. 1989

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