Eldorado

Boubakar se met à marcher. Sans dire un mot. En montrant du doigt la direction de l’ouest. Il dit simplement: « c’est par là ».
Je découvre en le contemplant, qu’il boîte de la jambe gauche. Je voudrais rire. Un homme tabassé et un boiteux marchent vers l’Algérie, le Maroc et l’Espagne. Sans rien sur le dos. Nous sommes deux silhouettes improbables et nous partons à l’assaut du monde infini. Sans eau. Sans carte. Cela fera rire les oiseaux qui nous survoleront. « Par là », a-t-il dit, comme s’il s’agissait d’atteindre le trottoir d’en face. Nous partons pour un voyage de milliers de kilomètres. Je n’ai plus d’argent ni de force. Alors oui, je peux rire. J’accepte ce guide boiteux comme compagnon grotesque de mon voyage. Nous marchons. Sans parler. Sans penser à la nourriture qu’il va falloir trouver, à l’argent qu’il va falloir gagner pour que le voyage continue. Nous marchons. Boubakar, malgré sa jambe abîmée, marche avec le sérieux des fous. Je suis mon guide aliéné. Peu importe. Que les lézards rient de nous. Le monde est trop grand pour mes pieds mais je poursuivrai.

Laurent Gaudé
Eldorado
Actes Suds. 2017

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