Ici n’est plus ici

Ton père te racontait  qu’il n’avait pas pu faire de basket à l’université en Oklahoma parce qu’il était indien. En 1963, il n’en fallait pas plus. Les terrains et les bars étaient interdits aux indiens et aux chiens, en dehors des réserves. Ton père n’abordait presque jamais le sujet, être indien  ou grandir sur une réserve, ni même ce qu’il éprouvait maintenant qu’il était devenu un indien des villes patenté. Sauf quelques rares fois. Quand il avait envie. Sans raison.
      Tu allais louer un film chez Blockbuster en empruntant son pick-up Ford rouge. Tu écoutais les cassettes de chants de la Native American Church de ton père. Le son grésillant des hochets de cérémonies et des tambours d’eau. Il aimait bien mettre le volume à plein tube. Tu ne supportais pas qu’il le mette si fort. Que ton père soit si indien. Tu lui demandais si tu pouvais changer. Tu le forçais à arrêter d’écouter d’écouter sa musique. Tu mettais 106 KMEL – du rap ou du R’n’B. Mais lui essayait de danser dessus. Il avançait ses grosses lèvres d’indien pour t’embarrasser, lever la main à plat et battait l’air en rythme juste pour t’embêter. C’est là que tu éteignais la musique pour de bon.  Et c’est à ce moment là que ton père te racontait parfois une histoire de son enfance. Quand il cueillait le coton avec ses grands-parents pour dix cents par jour ou quand un grand hibou perché sur un arbre avait jeté des cailloux sur lui et ses copains, ou que son arrière-grand-mère avait scindé en deux une tornade par le pouvoir de la prière.
Le fardeau que tu portes vient du fait que tu es né et as grandi à Oakland. Un fardeau de béton, un vrai bloc, lourd d’un seul côté, la moitié qui n’est pas blanche. Du côté de ta mère, et de ton côté blanc, il y en a à la fois trop peu et pas assez pour savoir qui en faire. Tu viens d’un peuple qui a volé, encore et encore et encore. Et d’un peuple qui a été volé. Tu es les deux et aucun des deux. Quand tu prenais un bain, tu regardais tes bras cuivrés sur tes jambes blanches, dans l’eau, et tu demandais comment ils pouvaient être attachés au même corps, dans une même baignoire.

      Ton licenciement était dû à ton alcoolisme, qui était dû à tes problèmes de peau, qui étaient dus à ton père, qui était dû à l’Histoire. La seule histoire qui tu étais sûr d’entendre dans la bouche de ton père, la seule chose que tu étais certain de savoir sur ce que cela d’être assassiné, c’est que ton peuple, les Cheyennes, a été massacré à Sand Creek le 29 novembre 1864. Il vous l’a racontée, à tes sœurs et toi, plus souvent que tout autre histoire.
Ton père était le genre d’alcoolique qui disparaît le week-end et se retrouve en taule. C’était le genre d’alcoolique obligé de s’arrêter complètement. Qui ne pouvait se permettre de boire la moindre goutte. Tu l’avais bien cherché, d’une certaine façon. Ce manque qui ne te quitte pas. Ce trou vieux de tant d’années que tu étais condamné à creuser, et dans lequel tu rampais, te démenais pour parvenir à en sortir. Tes parents ont peut-être généré un manque trop profond, trop vaste en toi. Ce manque qui paraît impossible à combler.
En atteignant la trentaine, tu as commencé à boire tous les soirs. Pour de multiples raisons. Mais tu l’as fait sans réfléchir. La plupart des addictions ne sont pas préméditées. Tu dormais mieux. Tu te sentais bien. Mais surtout, si tu devais mettre en avant une seule raison valable, ce serait ta peau. Tu avais toujours eu  des problèmes de peau. D’aussi loin que tu te souviennes, ton père avait frotté du jus de peyotl sur tes plaques rouges. Cela marcha un temps. Jusqu’à que ton père disparaisse. Les médecins voulurent appeler ça eczéma. Ils voulurent te rendre accro aux crèmes à base de stéroïdes. La démangeaison était terrible parce qu’elle entraînait toujours plus de démangeaisons, qui entraînaient toujours plus de saignements. Tu te réveillais avec du sang sous les ongles – une piqûre vive dès que les plaies grouillaient, car elles grouillaient partout, sur tout ton corps – et le sang finissait par tâcher tes draps, et tu réveillais avec l’impression d’avoir fait un rêve dont l’impression et le pouvoir dévastateurs étaient à la mesure de l’oubli dans lequel il avait sombré. Mais tu n’avais fait aucun rêve. Il n’y avait que la plaie ouverte, vive, qui te démangeait à tout endroit du corps, à tout moment. Des plaques, des auréoles, des zones rouges et roses, jaunes parfois, bombées, remplies de pus, suintantes, dégoûtantes – à la surface de ton corps.
Si tu buvais assez, tu ne te grattais pas pendant la nuit. C’était ta façon d’engourdir ton corps. Tu savais quand te mettre à boire et quand t’arrêter. Tu avais trouvé tes limites, puis tu as perdu leur trace. En chemin, tu as compris qu’une certaine quantité d’alcool pouvait – le lendemain – te plonger dans un certain état d’esprit, auquel tu as commencé à faire intérieurement référence sous le nom d' »Etat ». L’Etat était une condition que tu pouvais atteindre où tout était exactement, précisément, à sa place, un espace-temps où tout allait bien, où tu te sentais bien, complètement à l’aise – un peu comme quand ton père disait:  » C’est pas complètement vrai ? J’ai pas complètement raison ? »
Mais chacune des bouteilles que tu achetais était un remède ou un poison, selon que tu arrivais à les garder suffisamment pleines. La méthode était précaire. Non viable. Boire suffisamment ou pas trop, pour un alcoolique, c’était comme demander à un évangélique de ne jamais prononcer le nom de Jésus. C’est pourquoi jouer du tambour et chanter t’avait donné autre chose. Un moyen d’y arriver sans être obligé de picoler, d’attendre et voir si le lendemain l’Etat renaîtrait de ses cendres.

 

Tommy Orange
Ici n’est plus ici
Albin Michel. 2019

PEN/ Hemingway Award

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s