Dormir

Proust, dans À la recherche du temps perdu (Sodome et Gomorrhe), compare le sommeil à « un second appartement que nous aurions et où, délaissant le nôtre, nous serions allés dormir. Il a des sonneries à lui, et nous y sommes quelquefois violemment réveillés par un bruit de timbre, parfaitement entendu de nos oreilles, quand pourtant personne n’a sonné ». On retrouve la même intuition chez le poète romantique Samuel Taylor Coleridge : « Comme si le Sommeil avait vraiment un royaume matériel, comme si en m’affaissant sur l’oreiller je pénétrais dans cette région… »
Ainsi, le monde aurait un double, où s’évaderaient les dormeurs. Vu l’état de celui où nous passons nos journées, ce n’est pas un luxe. Ce double se présenterait sous la forme d’une galerie obscure à laquelle chacun aurait le pouvoir d’accéder ; un pouvoir paradoxal, dont les ressorts nous échappent, puisqu’il consiste en une défaillance de la conscience et de la volonté. C’est justement cette défaillance, cette longue dégringolade dans les boyaux tortueux du rêve, qui permet de rebattre les cartes de la vie durant cet intermède vital : « L’absence temporaire du dormeur est marquée par une sorte de lien avec le futur, avec la possibilité d’un recommencement et donc d’une liberté », observe Crary.
« L’espoir nocturne que l’on puisse entrer dans un état de sommeil profond jusqu’à y perdre connaissance est en même temps l’anticipation d’un réveil qui pourrait comporter quelque chose d’imprévu. » Mais comment rendre compte d’une expérience qui, pour avoir lieu, exige que vous n’y soyez plus ?
On peut s’attacher à décrire celles qui lui sont immédiatement voisines, qui la précèdent ou qui la suivent de peu : se glisser entre les draps, s’emplir les oreilles de leur bruissement qui congédie le dehors, enfouir son nez dans l’oreiller, tirer la couette sur son menton ou sur sa nuque, ramper sur le matelas et s’y cramponner comme un naufragé à son radeau, virevolter et se blottir dans ce cocon à n’en plus finir, douceur et fraîcheur au-dessus, douceur et fraîcheur au-dessous, renouer avec la plénitude sans pareille que procure le fait d’avoir les pieds au même niveau que la tête – ce n’est pas pour rien que, même à notre époque si férue de rationalisation, on n’enterre pas les morts à la verticale.

 

Mona Chollet
Chez Soi
Ed La Découverte 2016

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