Ci-gît l’amer

L’homme du ressentiment le vit comme une juste colère, indissociable d’une indignation, la simple traduction d’un mal-être dont il est la victime. Pour certains, celui-ci s’apparente à l’authenticité. Les hommes du ressentiment se présentent d’ailleurs comme issus du peuple, le vrai. Ce souci de l’authenticité est symptomatique. Ils sont persuadés d’être dans le bon droit, persuadés d’être « les vrais », protégés par leur « statut » de victimes, car ils s’installent dans cette victimisation, perçue comme une rente qu’ils ne remettent jamais en question. Eux, ils disent la vérité, alors que les autres mentent et sont des usurpateurs. Eux représentent le cap de la sincérité. Mais Adorno l’a parfaitement bien vu en étudiant le phénomène de l’antisémitisme qui, on l’a dit, repose en grande partie sur du ressentiment: « il n’y a pas d’antisémitisme sincère […]. Celles-ci sont interchangeables, selon les circonstances : gitans, juifs, protestants, catholiques, chacune d’entre elles peut prendre la place des meurtriers, avec leur même aveuglement dans la volupté sanguinaire, dès qu’elle se sent puissante parce que devenue norme ». Impossible donc d’attribuer le ressentiment à tel ou tel, il est mouvant, il traverse tous ceux qui se laissent déborder par leurs pulsions et leur délire victimaire – autrement dit le fait de ne se croire que victime, nullement responsable, intégralement soumis aux règles forgées par l’autre.

Cynthia Fleury
Ci-gît l’amer – Guérir du ressentiment
Gallimard. 2020

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