Il ne sait pas mon nom
Ce cœur dont je suis l’hôte,
il ne sait rien de moi
Que les régions sauvages,
Hauts plateaux faits de sang,
Epaisseurs interdites,
Comment vous conquérir
Sans vous donner la mort ?
Comment vous remontez,
Rivière de la nuit,
Retournant à vos sources,
Rivière sans poissons
Mais brûlantes douces,
Je tourne autour de vous et ne puis
vous aborder
Bruit de plage lointaine,
Ô courant de ma terre
Vous me chassez au large
Et pourtant je suis vous, et je suis
vous aussi
Mes violents rivages,
Ecumes de ma vie
Beaux visages de femme,
Corps entouré d’espace,
Comment avez-vous fait,
Allant de place en place,
Pour entrer dans cette île
Où je n’ai pas d’accès
Et qui m’est chaque jour
Plus sourde et insolite,
Pour y poser le pied
Comme à votre demeure,
Pour avancer la main
Comprenant que c’est l’heure
De prendre un livre ou bien
De fermer la croisée,
Vous allez, vous venez
Vous prenez votre temps,
Comme si vous suivez
Seuls les yeux d’un enfant,
Sous la voûte charnelle
Mon cœur qui se croit seul
S’agite prisonnier
Pour sortir de sacage,
Si je pouvais un jour
Lui dire sans langage
Que je forme le cercle
Tout autour de sa vie !
Par mes yeux bien ouverts
Faire descendre en lui
La surface du ponde
Et tout ce qui dépasse,
Les vagues et les cieux,
La tête et les yeux !
Ne saurais-je du moins
L’éclairer à demi
D’une mince bougie
Et lui montrer dans l’ombre
Celle qui vit en lui
Sans s’étonner jamais.
Jules Supervielle
L’instant poésie
France Culture / Wajdi Mouawad
Ed Seghers. 2025
Publication initiale
Le forçat innocent
Gallimard, 1969









