Son téléphone

Son téléphone fait désormais office de montre, de minuteur, d’agenda, de calculatrice, d’appareil photo, de bulletin météo, de carnet de notes, de carte bleue, de ticket de bus, de lecteur de musique et de podcasts radiophoniques…autant d’occasions d’empoigner l’objet ou de le garder dans une poche. Sans compter tous les moments où il le manipule sans raison particulière, pour s’occuper les mains, comme il le faisait avec son paquet de cigarettes quand il fumait encore, sans compter les soirs où à force d’attendre quelque chose, il lui semble entendre une notification ou une sonnerie qui n’existent pas.
Il a ses propres rituels.
Il n’a pas attendu le téléphone de Romane Monnier pour que sa journée soit occupée, au sens guerrier du terme. Colonisée.
Il lui parait maintenant indispensable d’avoir accès à internet et à ses e-mails à tout moment de la journée. Il ne sait même plus comment il était possible de vivre autrement. Il ressemble à tous ces gens qu’il croise, hypnotisés par leur écran, dont le regard est parfois impossible à capter. Même s’il n’utilise son smartphone qu’au dixième de ses possibilités.

…

Il regarde autour de lui, son appartement lui paraît soudain très silencieux. Il n’a aucune envie de se rabattre sur son propre portable. Paradoxalement, le temps passé sur celui de Romane, hors connexion, l’a aidé à se libérer du sien. De cette attente sans objet, sans destination, jamais rassasiée. A s’extraire du flux. Combien de fois décidait-il de prendre un livre, le soir, quand il rentrait chez lui, et se perdait finalement sur un fil ou un autre, sous prétexte de jeter un œil . Combien de fois attrapait-il son téléphone, sans même y penser, et se laissait-il glisser dans ce temps fragmenté, discontinu, pixélisé, qui lui donnait l’illusion de tenir le monde entre ses mains ?

Delphine De Vigan
Je suis Romane Monnier
Gallimard.2026

Laisser un commentaire