Trop grandes villes

Ou bien est-ce l’angoisse qui m’étreint,
l’angoisse profonde des trop grandes villes,
où tu m’as enfoncé jusqu’au cou ?

Ah, si seulement  un homme pouvait dire
toute leur inanité et toute leur horreur,
aussitôt tu te lèverais, première tempête du monde,
et les chasserais devant toi comme de la poussière…

Car les grandes villes, Seigneur, sont maudites;
la panique des incendies couve dans leur sein
et elles n’ont pas de pardon à attendre
et leur temps leur est compté.

Là des hommes insatisfaits peinent à vivre
et meurent sans savoir pourquoi ils ont souffert;
et aucun d’eux n’a vu la pauvre grimace
qui s’est substituée au fond de nuits sans nom
au sourire heureux d’un peuple plein de foi.

Ils vont au hasard, avilis par l’effort
de servir sans ardeur des choses dénuées de sens,
et leurs vêtements s’usent peu à peu,
et leurs belles mains vieillissent trop tôt.
La foule les bouscule et passe indifférente,
bien qu’ils soient hésitants et faibles,
seuls les chiens craintifs qui n’ont pas de gîte
le suivent un moment en silence.

Ils sont livrés à une multitude de bourreaux
et le coup de chaque heure leur fait mal;
ils rôdent, solitaires, autour des hôpitaux
en attendant leur admission avec angoisse.

Les grandes villes n’ont rien de vrai;
elles faussent le jour et la nuit,
et l’espoir de l’enfant, la vie même des bêtes.
Et leur silence ment et leurs bruits sont trompeurs.

Rien ne les relie plus au vaste mouvement
qui gravite éternellement autour du centre que tu es.
Et les vents écartelés aux détours des ruelles
dispersent leur grande clameur en mille
                                            chuchotements de haine.
Heureux les vents qui fuient vers les jardins…

La poussière des villes se lève pour souiller leurs visages
et toutes les immondices s’attachent à eux.
Ils vont échouer à la dérive comme des épaves ;

Les grandes villes ne pensent qu’à elles-mêmes
et entraînent tout dans leur hâte dévorante ;
elles brisent la vie des bêtes comme du bois mort
et consument des peuples entiers dans leur tourment.

Et les hommes asservis à une fausse science
s’égarent, ayant perdu le rythme de la vie
et parce qu’ils vont plus vite vers des bruits aussi vains
ils appellent progrès leur traînée de limace.
Et ils font parade de leur impudeur comme des filles
et s’étourdissent au bruit du métal et du verre.

Ils vont sans cesse obsédés d’un mirage
qui les pousse hors d’eux-mêmes.
L’or règne en tyran et use toutes leurs forces…
Et ce n’est que sous le fouet de l’alcool et des autres
                                                poisons
qu’ils persistent dans leur agitation stérile.

Au hasard des rues, tout les insulte et les rebute :
le fard cynique des filles et le fracas éblouissant
                                                des voitures…

.

Rainer Maria Rilke

Le livre de la pauvreté et de la mort
Paris. 1903
Actes Suds
Traduction: Arthur Adamov

 

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