L’air était carnaval

L’air était carnaval, saisissement pur. J’ai ouvert la porte grillagée et je suis sortie. J’ai senti l’herbe crépiter sous mes pieds. Je sentais la vie -un charbon ardent jeté sur un cœur de foin. Je me suis couvert la tête. Je me serais volontiers couvert les bras, le visage. Sans bouger j’ai regardé les enfants qui jouaient et quelque chose dans l’atmosphère – la lumière filtrée, le parfum des choses – m’a ramenée dans le passé…

Comme nous sommes heureux lorsque nous sommes enfants. Comme la voix de la raison étouffe la lumière. Nous errons à travers la vie -une monture sans pierre. Puis un jour nous prenons un virage et elle est là,par terre, devant nous, la goutte de sang à facettes, plus réelles qu’un fantôme, qui luit. Si nous nous agitons elle risque de disparaître. Si nous tardons à agir rien ne sera retrouvé. Il existe un chemin dans cette petite devinette. Dire sa prière bien à soi. De quelle manière, cela n’a aucune importance. Car à la fin celui qui suit ce chemin possédera le seul joyau qui mérite d’être conservé. La seule graine qui mérite d’être disséminée.

Une petite main m’a offert une dent-de-lion.

Fais un vœu !

Je l’ai prise. La fleur jaune vif -sauvage, insignifiante et chérie par Dieu. Elle se transforme par la grâce de notre désir en un nuage séculaire. Des bribes de manne duveteuse descendent sur le monde…

Fais un vœu, souffle …

Possédant mon souffle, que puis-je demander de plus. Tout mon être s’est élevé dans cette quête. J’avais l’avantage du ciel qui sait, en un clin d’œil, devenir tout.

J’ai fouillé les nuages en quête d’augures, de réponses. Ils se mouvaient à toute vitesse, trame délicate, en forme de dôme. Le visage de l’art, de profil. Le visage du déni, béni.

Que faisons-nous, Grand Barrymore ?
Nous titubons.

Que ferons-nous, simple moine ?
Cultiver la bonté du cœur.

Et ces conseils, prodigués avec une grâce si entière, ont rempli mes membres d’une telle légèreté que j’ai été soulevée jusqu’à planer au-dessus de l’herbe, même si tous me voyaient encore parmi eux, prise dans les tâches humaines, les deux pieds sur terre.

 

Patti Smith
Glaneurs de rêves. 1992. (Woolgathering)
Gallimard. 2014

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