Mort pour rien

Abcès

La mort nous cache bien son jeu
regarde celui-ci qui passe
il a l’air tout à fait tranquille
mais si tu l’examines mieux
tu verras à certaines rides
que dans le chaudron de son crâne
une lente exaspération
fermente ses poisons sinistres

Pas un mot pas un signe mais
goutte à goutte la tumeur gagne
c’est toute sa vie concassée
et celles de ses camarades
que touillent des dieux ignorants
ou leurs ministres qui ne savent
que haïr tous ceux qui leur posent
quelques questions élémentaires

Qui est coupable lui ou moi
bien sûr c’est lui et ses amis
qui l’ont aidé à conserver
le peu qui lui reste d’estime
pour lui-même dans le marasme
où le tourbillon des monnaies
l’entraîne alors que les plus riches
sucent la moelle de ses os.

Il ne sait plus à quoi il croit
toutes les voies lui sont bouchées
somnambule il prête l’oreille
à ceux qui semblent l’écouter
commandez-moi n’importe quoi
que je fasse enfin quelque chose
vous m’aiderez à calculer
car je ne m’en sens pas capable

J’ai rêvé qu’au bout de mes mains
des revolvers perfectionnés
fabriqués dans des ateliers
ultramodernes par des gens
relativement bien payés
ne se posant pas de questions
sur l’utilisation future
car c’est l’affaire des patrons.

Vomissant leurs balles soignées
sans que je m’en sois rendu compte
une simple pression suffit
un enfant pourrait s’en servir
avaient attiré l’attention
de ceux qui ne m’ont jamais vu
mais pour un instant seulement
leur yeux se sont couverts de sang.

Supporter la plaisanterie
cela vous est facile à dire
si vous m’aviez appris à rire
je n’en serais pas tombé là
j’ai vécu de grilles en grilles
avec un langage en lambeaux
je savais que je serais pris
je n’avais plus rien d’autre à faire.

Assassin mon frère pardon
de n’avoir pas su te sauver
de n’avoir pas su protéger
ceux qui voulaient t’ouvrir les yeux
dans ton massacre suicidaire
sacrificateurs et victimes
hantent nos entrailles sonnées
quand saurons-nous nous réveiller

.

Michel Butor
(Lucinges 2015)

Les événements de janvier 2015 à Paris, assassinats à Charlie Hebdo, otages de l’Hyper Casher. Michel Butor a répondu à l’invite par le poème intitulé Abcès, dont le souci de compassion et d’apaisement à défaut de compréhension est proprement renversant.
Mireille Calle-Gruber. « Michel Butor ou les énergies du retrait« . Poezibao. 2016

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